A la une

Comment (bien) vivre la Rentrée littéraire quand on écrit soi-même ? #1

BG 5pourcent

Mardi midi est remis le Prix Goncourt. Le point de départ de la saison des prix, qui annonce bientôt la fin officielle de la fameuse « rentrée littéraire ». Pour ou contre la Rentrée, nous éviterons le débat. Mais on peut poser une autre question : comment bien vivre une Rentrée littéraire quand on écrit soi-même ? 

Episode 1 : où l’on décrypte le feuilleton de Rentrée.

Difficile, quand on écrit, d’échapper à la Rentrée littéraire.
A moins de vivre sur une île déserte, il y a toujours une oreille qui traîne, la curiosité qui fait qu’on a quand même envie de savoir ce qui se passe… Parce que bon, quand on écrit, on a toujours l’impression d’appartenir un peu à ce monde-là. Se tenir au courant, c’est normal.
Mais à chaque fois qu’on s’y intéresse, il y a cette impression désagréable qu’on parle toujours des mêmes

Toujours les mêmes ?

Après avoir étudié de près ou de loin un échantillon assez représentatif de Rentrées littéraires, je peux t’affirmer scientifiquement qu’il y a deux grandes explications à ce phénomène.
La première, c’est que ton cerveau n’imprime pas quand il voit passer le nom d’un auteur qu’il ne connaît pas, mais qu’il tique dès qu’il entend parler de, mettons, Christine Angot. Résultat : au bout de deux semaines, tu as sincèrement l’impression qu’on ne parle que de Christine Angot (ndlr : récompensée aujourd’hui par le Prix Décembre).
L’autre raison, c’est que… comment dire… c’est que oui, en fait, on parle toujours un peu des mêmes.

Mais pas complètement non plus. On y reviendra.

La Rentrée comme un feuilleton

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la Rentrée d’abord est un feuilleton, savamment orchestré entre éditeurs et médias. Un feuilleton avec ses acteurs plus ou moins connus, ses scénaristes plus ou moins paresseux, ses producteurs qui tirent les ficelles dans les coulisses… et chaque année, une intrigue principale immuable : qui, des 400 romans français publiés entre le 15/8 et le 15/9, aura le Goncourt en novembre ? En résumé : qui aura gagné le marathon à l’échalote ?

Si tu regardes bien, tu verras que le prix Goncourt structure tout ce qui se dit (dans les médias) autour du roman français du mois de juin au mois de novembre… Et encore : en vrai, la course-aux-prix commence bien plus tôt que ça. Voyons plutôt…

Huit étapes pour un scénario immuable

Janvier – février : les qualifs

Après les Fêtes, la Rentrée de janvier occupe la presse et les libraires. Pendant ce temps, dans les bureaux des grands éditeurs, on choisit déjà les auteurs dont le roman sortira en août. On décide aussi des priorités : pour le Goncourt, on misera sur tel ou telle. Pour tel autre, on visera le Prix Machin. Tel autre, lui (ou elle) devra se débrouiller tout seul.
Parce que sortir chez Gallimard, permets-moi de te le dire, ce n’est pas forcément la joie.

Mars – mai : le (prin)temps des rumeurs

C’est parti pour trois mois de déjeuners (on déjeune beaucoup, dans l’édition), de salons du livre (on salonne beaucoup, dans l’édition) et de sauteries diverses, pendant lesquels éditeurs et attachées de presse font monter la sauce auprès des critiques (et des jurés). Aucun texte ne circule encore, hormis quelques épreuves encore confidentielles, mais déjà les rumeurs courent : il paraît que Machin sort son grand livre, que Bidule est une merveille, et que le jeune Truc est un premier roman prometteur

Juin : le rush avant les vacances

Début juin, tout s’accélère. Les livres sortent des imprimeries, les cocktails se multiplient, on déjeune en terrasse. Pour les attachées de presse, le stress est intense. Leur objectif : réussir à imposer au moins un de leurs livres dans le sac de plage des critiques littéraires. Tout Saint-Germain-des-Prés bruit de ces quelques phrases : « allez, si tu n’en lis qu’un, lis Machin », « Bidule est taillé pour le Médicis » ou encore « et sinon, t’as lu quelque chose de ben, déjà ? »

Fin juin, les magazines sortent leur dernier numéro avant l’été. On peut y lire, invariablement, un papier intitulé « ce qui vous attend à la Rentrée » : on y distingue les incontournables (Nothomb, etc), les poids lourds (selon arrivage), les « surprises attendues ». Machin et Bidule figurent sur la liste, bien sûr. On évoque aussi le jeune Truc, dont le premier roman est, paraît-il, extrêmement prometteur…
Tout cela est magnifiquement réglé.

13 juillet – 20 août : rien.

C’est le mois officiel de congés du milieu littéraire. Editeurs et attachées de presse se reposent enfin. Les critiques partent eux aussi à la plage. Officiellement, avec des livres dans leur sac. En vrai, ils ont surtout envie de se baigner et de lire des BD. Ou de relire Kazantzaki. On les comprend.

20 août – 10 septembre : la rumeur publique

Ca y est, c’est la Rentrée ! Dès le 20 août, une première salve de romans arrive sur les tables des libraires. Les attachées de presse bronzées retombent dans le stress.
Petit à petit, les journalistes rentrent eux aussi. Arrivant au bureau, ils soupirent devant les 200 romans qui les attendent, et se mettent à lire.
En attendant, ils écrivent les premiers papiers qu’exigent leur rédacteur en chef : comment est le dernier Nothomb, pour ou contre Christine Angot, les premiers pronostics pour le Goncourt, Machin et Bidule, le jeune Truc, présenté comme un phénomène, est invité au Grand Journal… Bref : on retrouve les mêmes noms qu’en juin. A ce moment-là, une chose est sûre : si tu as l’impression qu’on parle toujours des mêmes, c’est bien parce qu’on parle toujours des mêmes.

10 septembre – la 1ere liste du Goncourt

Trois semaines après le lancement officiel du marathon paraît la première liste du Goncourt (les autres prix suivront dans la foulée). Angot, Liberati, Machin, Bidule et le jeune Truc sont dessus, évidemment.*

Pour toi, écrivain travailleur, c’est déjà la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Tu t’en fous, au fond, de la course aux prix, mais tu n’as pas pu t’empêcher de cliquer, et en voyant les noms tu te dis : « Non mais c’est pas possible, ils ne lisent pas ou quoi ? » **

* La vraie question est : parmi les favoris annoncés, qui n’est pas sur la liste ? Carrère en 2014, Binet en 2015 : ne pas y être pourrait devenir un vrai chic. Mais attendons 2016 avant d’y voir une tendance)

** Je manque encore d’éléments pour répondre avec certitude à cette question, désolé

15 septembre – 30 octobre : où l’on parle vraiment de livres

Fin septembre arrivent les romans étrangers. Soudain, plus personne ne parle d’Angot ni de Liberati, ni du jeune Truc, mais tu ne t’en rends pas compte parce que tu as décidé, excédé(e), d’éteindre ta radio et de ne plus lire les suppléments littéraires. C’est dommage : c’est à ce moment-là qu’ils deviennent intéressants.
C’est le moment où les journalistes peuvent parler des livres qu’ils ont lu et qui leur ont vraiment plu, le moment où le bouche-à-oreilles des lecteurs et des libraires commence à marcher, dans l’ombre, tandis que le Goncourt et les autres annoncent une « deuxième liste » un peu plus sérieuse…

NB – je ne saurais trop t’inviter à aller voir ce site : Survols & piqués. On y fait le compte des apparitions des auteurs dans les médias et sur les listes de prix dans un style picaresque ET avec une implacable rigueur scientifique. Où tu verras que moins de la moitié des romans de la rentrée auront eu leur quart d’heure de gloire, mais où au final, plus de cent livres auront eu leur exposition médiatique…

Novembre : le dénouement

… Et novembre arrive vite : le Goncourt et le Renaudot sont remis le même jour (Gallimard pour l’un, Grasset pour l’autre), les autres « grands » prix leur emboîtent le pas. Sur 400 au départ, une dizaine de romans tirent finalement leur épingle du jeu.
Comme dans tout scénario bien ficelé, on n’oubliera pas de boucler les intrigues secondaires : qui seront les surprises ? les révélations ? qui sera l’auteur maudit ? et qui aura vendu le plus de livres ?
… Le dernier papier sur le sujet sort le 20 novembre, et puis rideau. Les décorations de Noël sont de sortie dans les rues, les libraires refont leurs tables en y laissant quelques romans ornés d’un bandeau rouge. On se fait la bise, et on se dit « A l’année prochaine. »

… Et l’année prochaine, rassure-toi, ce sera pareil. Seul les titres des livres et des auteurs changeront – après tout ça tombe bien : au fond, il n’y a que ça qui compte.

Bonne semaine !

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *