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Comment (bien) vivre une Rentrée littéraire… #2

 

… C’est donc parti pour la saison des prix. Lundi 2 novembre, nous avons décortiqué le scénario immuable d’une Rentrée littéraire. Regardons un peu de plus près qui sont les acteurs, connus ou méconnus, de cette comédie à succès…

Episode 2 : où l’on rencontre tous les acteurs du feuilleton

Bon an mal an, à chaque Rentrée de septembre, il sort environ 400 romans français. En vrai, si on ne compte que les livres qui sont vraiment défendus par leur éditeur, on serait plutôt autour de 250. Ça reste énorme.

gaston-trop-livresPour mieux te mettre dans la peau des personnages de ce feuilleton (important, de se mettre dans la peau des personnages, quand on écrit), poste-toi donc un instant devant ta bibliothèque, essaie de te représenter 250 romans en grand format. Tu visualises un peu le volume ? Voilà ce qui sort en deux mois, entre mi-août et mi-octobre. Et encore, on ne compte pas les romans étrangers.

Voici donc le décor dans lequel se déroule notre feuilleton : un immense embouteillage. Il n’y a pas assez de place pour tous les livres sur la scène, et ça se bouscule sans ménagement pour arriver au premier rang.
Confortablement installés dans notre fauteuil de spectateurs, allons donc voir d’un peu plus près qui sont les acteurs, et quel est leur rôle. Prêt ? C’est parti.

 

Les éditeurs

Ils pestent contre la Rentrée littéraire, ils se demandent quand finira cette comédie, l’année dernière ils avaient promis qu’ils cesseraient de participer à la surproduction générale mais finalement, cette année, ils ont fait exactement pareil et ont sorti plusieurs romans d’un coup. Leur objectif : qu’un de leurs auteurs, au moins, sorte son épingle du jeu.

 

Les attachées de presse (pas toujours des femmes, mais presque) 

Elles sont en première ligne dans la bagarre. Envois, relances, suppliques : elles font ce qu’elles peuvent pour obtenir une critique, ou une invitation à la radio, pour un des livres qu’elles défendent. Mais avant ça, il y a un premier combat à mener : faire en sorte qu’au moins leurs livres soient ouverts – et si possible, lus. La phrase qu’elles entendent le plus souvent : « Machin ? Ah non, je ne me souviens pas l’avoir reçu, tu me le renvoies ? »

 

Les critiques

En général, ils aiment lire, et ils lisent beaucoup. Mais il faut imaginer leur bureau, ou leur appartement en septembre : dix à vingt livres par jour arrivent sur leur bureau. Dans le lot, il y a les auteurs « incontournables », des auteurs dont ils ont aimé les précédents romans, quelques amis, les amis du rédac’chef… Il reste bien peu de temps pour les auteurs inconnus. Il faut bien faire le tri : on ne pourra pas tout lire, même pas tout regarder.

 

(Ici, marquons une pause. On commence à mieux voir à quoi ressemble la foire de la Rentrée, et la bagarre pour faire savoir au monde qu’un livre existe quand son auteur n’est pas connu. Tu comprends le défi de l’attachée de presse : au milieu de cet embouteillage bien pire que l’autoroute des vacances, comment convaincre un critique d’ouvrir tel livre plutôt que tel autre ? Et encore, ce n’est que la première étape !

… Et maintenant imaginons un petit éditeur, qui n’a pas forcément de quoi rémunérer une attachée de presse. Il a envie que ça marche, pourtant. Il a d’ailleurs envoyé une centaine d’exemplaires dédicacés aux journalistes (au prix du timbre, c’est déjà un investissement)… mais s’il n’a personne pour assurer l’ingrat travail de relance, que crois-tu qu’il se passe ? A moins qu’il ne connaisse personnellement le journaliste, le livre n’a qu’une infime chance d’être seulement ouvert. Il se trouvera toujours une attachée de presse pour faire passer un de ses concurrents au-dessus de la pile. Ayons ici une pensée pour l’auteur qui a soigné sa dédicace, et qui la retrouvera un mois plus tard chez un libraire d’occasion… Mais reprenons, reprenons !)

 

Les jurés de prix

Ah, les jurés ! Ce sont les plus courtisés. Eux aussi reçoivent une centaine de livres dont ils ne liront qu’une dizaine, sur l’insistance des éditeurs eux-mêmes (rappelle-toi qu’on déjeune beaucoup, dans l’édition).
Note importante : pour pimenter le feuilleton, les jurés sont souvent par ailleurs auteurs, ou éditeurs, ou critiques. Ou les trois. Ce qui ouvre moult possibilités d’arrangements, et de promesses…

 

Les libraires

Eux aussi en reçoivent, des livres. Des cartons entiers (qu’ils n’ont parfois pas commandés), mais aussi des exemplaires personnalisés envoyés par les éditeurs. Neuf fois sur dix, le libraire (même s’il connaît l’éditeur en question) n’aura pas le temps de lire le livre en entier : lui aussi a des auteurs fétiches, lui aussi a une vie, et il doit s’occuper des cartons, de la compta, et de ses clients. Autant dire que pour le libraire, surtout en septembre, lire est parfois un luxe.

 

Les diffuseurs

C’est l’acteur le plus méconnu de l’édition, et pourtant il joue un rôle crucial. Nous en reparlerons un jour, si ça t’intéresse, mais pour résumer, retenons ceci : une dizaine de diffuseurs en France assurent l’intermédiaire entre les éditeurs (des centaines) et les libraires (des milliers) avec une armée de représentants de commerce – les ‘représ’. Crucial, je te dis.
Dans le feuilleton de la Rentrée, leur rôle se joue dans les coulisses, et bien en amont de la pièce. En mai, les éditeurs viennent présenter aux ‘représ’ leurs romans de la Rentrée : les ‘représ’ accrochent-ils ou pas ? Une partie du succès du livre en librairie se joue déjà là.
En juin, les représentants partent sur les routes pour visiter les libraires. Ils ont quelques dizaines de minutes au mieux (salamalecs compris) pour présenter des dizaines de romans. Moins d’une minute par livre : concrètement, cela veut dire qu’ils en mettront quelques-uns en avant (selon le potentiel commercial, parfois selon leurs goûts) et négligeront les autres. Et c’est à l’issue de cette conversation que le libraire décidera de prendre 10 exemplaires de tel livre, un seul de celui-ci et aucun de celui-là. Les tables de la Rentrée se jouent déjà là, en juin, alors que personne n’a encore rien lu.

 

French author Michel Houellebecq (C) speaks to the media at the Drouant restaurant in Paris November 8, 2010 after he received the literary Goncourt Prize for his novel "La carte et le territoire" ("The Map and the Territory").  REUTERS/Benoit Tessier (FRANCE - Tags: ENTERTAINMENT SOCIETY) - RTXUDRA

French author Michel Houellebecq (C) speaks to the media at the Drouant restaurant in Paris November 8, 2010 after he received the literary Goncourt Prize for his novel « La carte et le territoire » (« The Map and the Territory »). REUTERS/Benoit Tessier (FRANCE – Tags: ENTERTAINMENT SOCIETY) – RTXUDRA

… Et bien sûr il faut imaginer que ce petit monde se retrouve régulièrement. Pas dans des réunions secrètes, non, mais informellement : sur un stand de salon du livre, aux soirées de remises de prix, à déjeuner ou le soir à la bonne franquette. Il y a eu des liaisons, des ruptures, il y a des amitiés sincères et des alliances de circonstance… Bref, la vie, quoi.

… Ah mais pardon ! Dans le casting, j’allais oublier un acteur : l’écrivain. On l’a vu fugacement, signer une dédicace, rencontrer un critique sur un salon… Mais au fond je peux t’assurer que dans cette comédie, il joue un rôle plutôt mineur.

 

 

 

 

PS – … et le lecteur, me diras-tu ? Bonne question. Bonne et vaste, trop vaste pour être traitée ici, comme ça, en fin de post. Disons seulement qu’après les prix, quand les magazines feront les comptes (il y a toujours un papier de clôture rempli de chiffres qui se demande « qui sont les vrais gagnants de la Rentrée »), on s’apercevra que les lecteurs n’ont pas forcément lu les romans dont leur parlaient journaux et jurés. Le bouche-à-oreilles est un phénomène complexe, où le lecteur n’est pas seul en jeu… Mais disons, pour résumer, que les lecteurs, parfois, semblent se liguer contre les choix des marionnettistes. Un exemple ? En 2006, L’Elégance du hérisson, de Muriel Barbery, figurait parmi les romans que Gallimard avait choisi de ne pas trop pousser (cette année-là, on avait tout fait pour que Jonathan Littell ait le Goncourt, et on avait bien fait les choses). Eh bien, à partir d’octobre, le mot avait commencé à passer, dans les librairies et sur les blogs : il y a ce livre, là, pourquoi personne n’en parle ? Et toute la presse avait fini par en parler, au moment de Noël. Une grande maison comme Gallimard sait très bien voler au secours de la victoire.

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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