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Ecriture, écritures #3 : Jouer avec les mots sur le papier comme face à la caméra

SA ecriture

Manuel Blanc (c) Baptiste Leonne

Manuel Blanc (c) Baptiste Leonne

 

César du meilleur espoir masculin en 1992, Manuel Blanc joue la comédie depuis 25 ans. En 2014, il est également devenu romancier en publiant son premier roman. Lui qui porte si souvent la voix des personnages des autres tombe ainsi le masque pour enfin faire entendre la sienne…

L’occasion de l’interroger sur le rapport entre le jeu et l’écriture, deux domaines dans lesquels le texte est l’essence.

L’écriture, cette confrontation-là, m’a longtemps fait peur

Il y a six ans environ, je sortais d’un tournage un peu étrange, qui m’avait laissé sur ma faim, en même temps qu’épuisé — un metteur en scène un peu à côté de la plaque, mais j’avais eu du plaisir à accomplir mon travail d’acteur, sans m’économiser, et j’y avais trouvé mon compte au final. Les semaines suivantes, je me suis mis à jouer avec les mots, autour de questions qui me touchaient, de l’identité, sans prétention, quelque chose se jouait et cela m’amusait. Au fil des semaines, je me suis rendu compte que je tissais peu à peu la trame d’un roman, j’envisageais tout de suite un grand chantier, toute une aventure…
La boucle était bouclée. Avant d’être acteur, au lycée, j’avais gagné un concours de scénario de court-métrage organisé par le ministère de la culture, j’écrivais et voulais préparer la Femis (l’école de cinéma), tout en prenant des cours de théâtre, depuis mes 13 ans, participant chaque année à une pièce de théâtre en amateur. À la fac, j’écrivais des nouvelles, des scénarios de court-métrage, puis le théâtre a pris une place plus importante, j’ai passé les concours nationaux et je suis entré à l’école de la rue blanche, l’ENSATT, comme apprenti acteur. J’ai alors refermé les portes de l’écriture, comme on referme les portes d’un placard, je me souviens bien de cette image, nette — le jeu me semblait être le moyen de m’exprimer qui me correspondait le mieux, je rêvais de jouer depuis longtemps et l’écriture, cette confrontation-là, me faisait encore peur. J’ai ensuite exercé mon métier d’acteur pendant vingt ans, sans écrire une ligne — j’ai fait de la peinture, une expo de mes toiles sous un pseudonyme, puis bien plus tard, une expo de photos prises sur un tournage. Toutes ces recherches parallèles ont convergé vers l’écriture de roman, un jour il y a six ans, après un tournage étrange, je me suis remis à jouer avec les mots, à investir ce terrain-là, de l’écriture. Le déclic reste mystérieux, mais il n’y avait pas de hasard, je le sentais bien. Et je n’aurais pas imaginé à ce moment-là écrire autre chose qu’un roman, surtout pas un scénario, ou du théâtre, je voulais m’éloigner de mon métier, de ce monde-là, reconquérir un territoire, un espace à moi — une voix, la mienne cette fois.

Le pont principal entre le jeu d’acteur et l’écriture, c’est le corps, et le regard

Manuel Blanc (c) Emmanuel Barrouyer

Manuel Blanc (c) Emmanuel Barrouyer

Le pont principal entre le jeu d’acteur et l’écriture, en ce qui me concerne, je crois, c’est le corps, et le regard. Le corps de l’acteur, son outil. Et le regard bien sûr, lui qui entraîne le corps dans l’espace. Jouer, c’est physique — cela paraît évident, et pourtant certains acteurs sont moins à l’aise avec leur corps que d’autres, plus cérébraux. La langue française, moins musicale que l’anglais, est aussi moins entraînante pour le corps. Mon travail d’acteur, depuis le début, intuitivement, passe avant tout par le corps. Quand je me suis mis à écrire, cela m’a pris un certain temps avant de me rendre à cette évidence : écrire était tout aussi physique. Le verbe regarder revenait souvent, comme s’il me servait de vecteur, de fil tendu entre les personnages, m’aidant à tisser des liens entre eux dans l’espace, sur la feuille blanche. Le regard entraîne l’acteur sur scène, devant une caméra, il lui permet d’être présent en silence, à l’écoute de son/sa partenaire, d’être avec lui/elle, ou de l’ignorer. Toute cette chorégraphie des acteurs sur scène, jouant à tenter d’équilibrer le plateau, toujours, nécessairement en déséquilibre. C’est cette petite cuisine de l’acteur à l’affût des points de rupture autant que d’harmonie, négociant comme il peut avec l’espace qui l’entoure, avec ses partenaires, qui guide souterrainement, inconsciemment, mon travail d’écriture. (J’ai du mal à dire écrivain, me concernant, je préfère parler d’écriture, ou dire écrivant, le verbe renvoyant directement à l’acte, à l’acteur qui sommeille, veille.)
L’acteur travaille avec son corps, qui a une mémoire. C’est aussi grâce à cette mémoire du corps que l’acteur apprend, retient son texte — à son écoute il s’éveille, se meut, s’émeut, libère ses émotions. Ce rapport au corps, qui a une histoire, une mémoire sensorielle, me guide aussi silencieusement quand j’écris, réveillant des émotions, des souvenirs enfouis… Les textes sont pleins d’un souffle, d’une respiration, de corps qui négocient comme ils peuvent avec le monde qui les entoure. La fatigue d’une journée d’écriture n’est pas la même que celle d’une journée de tournage, et puis il y a des jours où écrire est impossible, le temps fait son travail, on ne peut qu’attendre. J’ai besoin d’aller faire du sport quand j’écris, de ne pas oublier que le corps est là, qu’il a une place centrale dans mon travail, de lui faire sa place. Quand j’oublie, que je n’ai plus le temps ou plus la force cela arrive, alors la machine se détraque, je me blesse bêtement. Travailler le souffle, la respiration, courir, nager, donne de l’endurance pour écrire aussi, fait respirer le corps, les muscles, met de l’air entre les mots. Un acteur qui ne respirerait pas, ou mal, s’écroulerait. Un écrivain aussi. Ceci dit, dans la dernière ligne droite d’un roman, lorsque je réécris, il n’y a plus que l’écriture, qui prend toute la place, déborde, et faire du sport alors, pourquoi faire, plus le temps !

Dans le jeu comme dans l’écriture, je cherche l’abandon

Mon travail de comédien m’aide. La facilité de l’oralité, pour les dialogues, certainement. Le sens du rythme de l’acteur, sa façon de gérer les silences, les ruptures. “Dans la peau des personnages…” Il y a un temps, dans le travail de l’acteur, où le jeu ne se voit plus, où il est présent simplement, quoi qu’on lui demande de faire. C’est sans doute cela qu’on veut dire avec cette formule, “être dans la peau de”, qui n’a pas vraiment de sens pour l’acteur qui s’abandonne dans son travail, mais qui en dit beaucoup : l’acteur n’est plus tout à fait lui même, on ne le reconnaît plus, il n’y a plus de jeu visible, et c’est cet abandon-là qui m’intéresse, que je préfère, dans le jeu comme dans l’écriture. Quand je joue, j’ai beau avoir fantasmé une scène, en avoir rêvé au préalable, le jour J c’est une toute autre affaire, car mon partenaire est là, qui va sûrement faire dévier ma trajectoire, comme le décor et ses contraintes, la météo, quoi d’autre… et c’est tant mieux, tout accident est le bienvenu, je n’aime pas contrôler, maîtriser. Quand j’écris, au fil des pages, les personnages me guident, résistent souvent si je les emmène de force dans une direction qui n’est pas la leur, il y a aussi un temps d’abandon dans l’écriture, et c’est beaucoup de travail en amont pour en arriver là. J’ai toujours pensé, senti, que jouer la comédie c’était l’art de l’effacement, de la disparition, le contraire d’apparaître. Est-ce que cela vaut pour l’écriture également ? Le texte que j’écris c’est ma voix, pas celle d’un autre, je suis toutes les voix du roman, hommes et femmes, et je peux aussi m’effacer derrière chacune. Un acteur peut aller très loin avec les mots des autres, se mettre à nu, le texte qu’il sert est comme un garde-fou. Quand j’écris, ce qui me plaît c’est d’être le chorégraphe de toutes ces voix qui sommeillent, m’appartiennent, de leur prêter un corps, le mien, afin qu’elles m’échappent. Après un tournage, je suis vidé, et quand je termine un roman, je me sens comme un homme augmenté, puis vide, aussi.

Mais écrire un roman n’est pas écrire un scénario, cela n’a absolument rien à voir, aussi je me méfie par moments de ces facilités de l’acteur dont j’ai parlé plus haut, quant au rythme, aux dialogues, habitué aux lectures pour l’image. Dans les scénarios, notamment pour la télévision, les dialogues sont souvent trop explicatifs, ils sont un frein pour l’acteur, l’empêchant d’incarner, d’habiter son personnage. J’ai souvent besoin d’enlever, de couper des dialogues avant un tournage. Ainsi, le corps peut prendre sa place, il peut respirer. Cela se trouve la plupart du temps en accord avec le réalisateur, en répétition. Quand j’écris, de la même manière, j’aime couper, enlever, sentir le silence, l’espace entre les mots, comme un pont invisible entre les personnages. J’aime que la langue parlée et écrite soit différente, qu’il y a ait un léger décalage. Je ne me sens pas capable aujourd’hui d’écrire un scénario, j’ai trop envie du roman — je suis pourtant très visuel, j’ai le sens du cadre, je fais de la photo, j’y viendrai peut-être plus tard, mais pas forcément. Le scénario est un outil pour l’image, seulement une étape d’écriture, au service du film qui va se fabriquer. Le territoire du roman est plus libre, plus vertigineux aussi, n’obéit à aucune règle, aucune contrainte, et c’est justement cela qui m’attire, dont j’ai besoin aujourd’hui. Si mes bagages d’acteur m’ont aidé pour le roman : oui, et non.

Je voulais avancer dans mon roman comme un funambule

CarnavalJ’ai participé à un tournage à Cologne, il y a quelques années. Déambuler dans cette ville en plein hiver, habillé en gothique, le visage maquillé de blanc, m’a inspiré le point d’arrivée de mon roman Carnaval : un homme déguisé attend son amant devant la célèbre cathédrale, un rendez-vous comme une ultime tentative pour recoller les morceaux d’une relation au bord de la rupture, et le rendez-vous est manqué. Je suis comédien, et voulais avancer comme un funambule, écrivant cette errance carnavalesque. Ce décor surréaliste, tous ces costumes, à la fois un décor théâtral et cinématographique, était le cadre idéal pour ce personnage qui part à la recherche de son amant disparu, mais surtout pour faire le point, questionner son désir, se retrouver. Quand l’acteur enfile son costume, après des jours et des jours de répétitions, d’un coup le personnage apparaît, et l’acteur s’efface derrière lui — il ne respire plus de la même manière, bouge différemment, c’est magique. Le costume est cette seconde peau, qui fait émerger le personnage, il est là.
Cet homme en pleine errance, qui se cherche dans le roman, enfile un costume après l’autre, et cela lui permet de tomber ses masques, d’approcher une vérité, la sienne. Cela m’arrangeait sûrement, cette mise en abîme puisque je suis acteur, une manière pudique de jouer avec mes propres masques, de me livrer dans ce premier roman — le premier édité, le deuxième en réalité.

J’ai eu peur que l’écriture m’éloigne du métier d’acteur, car l’écriture change le regard, écrire c’est avancer en solitaire, seul à sa table. En ce sens, c’est très loin de l’acteur qui a besoin des autres pour travailler. Mais quand après plusieurs mois d’écriture je me suis retrouvé sur un plateau de tournage, tout était plus simple, je me suis senti régénéré, neuf, mon regard changé. Sans doute parce qu’écrivant, je cherche en permanence, reste en mouvement, travaille au corps les personnages, respire avec eux. Donc oui, cela a changé complètement mon approche du métier d’acteur. Maintenant, je suis forcément moins en recherche de rôles qu’avant, occupé à tenter de déployer mes propres projets d’écriture. On ne peut pas tout faire non plus, écrire, comme jouer, c’est s’engager totalement — quand on aime jouer, on est acteur toute la vie, ça ne s’efface pas, c’est ancré.

 

Manuel Blanc a tourné, pour le cinéma et la télévision sous la direction d’André Téchiné, d’Edouard Molinaro, de Jacques Deray, de Serge Moati, de Nadine Trintignant, d’Olivier Barma… Il a joué dans de nombreuses pièces de théâtre, dont Dommage qu’elle soit une putain de John Ford, mis en scène par Jérôme Savary, et Ladies Night d’Antony Mc Carten, mis en scène par Jean-Pierre Dravel et Olivier Macé (Molière 2001 du meilleur spectacle comique). Il a reçu en 1992 le César du meilleur espoir masculin pour son rôle dans J’embrasse pas d’André Téchiné, et en 1994 le prix Jean-Gabin pour son rôle dans Des feux mal éteints de Serge Moati.

Son premier roman, Carnaval, est paru en 2014 aux éditions Hugo roman. Un deuxième roman est annoncé pour 2016. Son site : http://manuelblanc.fr/

 

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L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

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