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Écriture, écritures #4 : Une énergie qui produit un tableau ou… un roman

SA ecriture« Peintre qui écrit », « écrivain qui peint », Marc Molk a à son actif une œuvre picturale riche et deux romans publiés. Son dernier ouvrage paru est un recueil de textes critiques sur la peinture. L’occasion d’évoquer avec lui le croisement des arts, l’énergie de laquelle procède la création, mais aussi la place de l’artiste dans la société.

 

La peinture et l’écriture sont deux pratiques solitaires et socialement périlleuses

Romancier et peintre ou peintre et romancier ? Qu’il s’agisse d’écrire ou de peindre, tout le monde commence à trois ans. J’ai voulu peindre sérieusement avant de chercher à écrire pour de bon. Mais je suis assez nonchalant, je picore, je traîne. Je n’ai pas l’ambition d’être un élève bien appliqué, ni à peindre ni à écrire. Je fais cela quand ça me chante. D’ailleurs je ne veux pas être « peintre » ou « écrivain », je veux être « amusant », je veux être « inquiétant », je veux être « fantastique ». Parfois je suis beaucoup plus vindicatif que cela, et décidé et programmatique. Je m’en repens toujours. Restons désinvolte.
La peinture et l’écriture sont deux pratiques solitaires, socialement périlleuses, qui vous mettent en contact constant et presque direct avec plusieurs mythologies, les fantasmes de beaucoup et des marchands quelquefois sans scrupules. Il faut faire son chemin malgré les ennuis d’argent, parmi les sourires narquois, les rejets, l’envie, les années, l’indifférence générale. Cela demande des nerfs d’acier dès l’amorce, ou bien on périclite assez vite. J’ai connu des peintres et des écrivains de talent qui ont abandonné et dégringolé la montagne par manque de tripes, d’endurance ou par un désir de réussite trop buté. Antonin Artaud a dit tout cela déjà, je veux parler de la chasse à courre en meute, de la haine rentrée que la société voue aux artistes, qu’elle assimile peu ou prou à des fous. La masse des gens veut confusément votre disparition, idéalement que vous vous tuiez vous-même. Elle exécute un grand travail de suggestion, permanent, en ce sens. Il ne faut pas se fier aux poignées de mains et aux félicitations fantaisies. Le paysage social symbolique dans lequel évolue un peintre, un écrivain ou un danseur – que sais-je – s’apparente à la Vallée de l’ombre de la Mort. Je n’ai rien à ajouter au Van Gogh le suicidé de la société. Ce qu’Antonin a seulement oublié de mentionner, c’est que les autres artistes eux aussi veulent votre mort. C’est une découverte terrible quand on espère un refuge après les premières salves. La solitude et l’hostilité de tous – nappée d’une hypocrisie discount – voilà les points communs principaux que j’identifie entre la peinture et l’écriture.

Les histoires d'amour, Marc Molk, 2015, huile et acrylique sur toile, 130 X 162 cm

« Les histoires d’amour », Marc Molk, 2015, huile et acrylique sur toile, 130 x 162 cm

Les mêmes préoccupations traversent l’écriture et la peinture

Les mêmes préoccupations, nébuleuses ou précises, au même moment traversent l’écriture et la peinture. C’est un phénomène nuageux qui modifie un seul et même territoire intérieur. Par exemple, quand un besoin de délicatesse ou au contraire de violence survient en moi, qu’il s’installe, il commence à s’imposer à la fabrication des tableaux autant qu’à l’écriture des textes. Il modifie mes gestes et mes tournures. Son action n’est pas vraiment délibérée, je ne l’ai pas choisie. L’imperium des états d’âme est imparable.
Après, il se peut qu’un peu de métier à proprement parler transite d’une discipline à l’autre, mais c’est à la manière d’un flux difficile à cerner. Tel lundi on se sentira plutôt apollinien et rien ne pourra changer cette disposition. A l’arrivée du vendredi, on sera retitillé par une énergie rebelle, baroque –- la proximité du week-end sans doute –, et cela teintera toutes les productions de la journée. Dimanche, on tentera de se reposer d’avoir été tant chahuté.
Je suis sensible à l’esthétique du détail depuis quelques années seulement. Cette sensibilité s’est développée d’abord en peinture puis s’est mise à peser sur mon écriture. Un peu comme si, prenant goût dans l’absolu à des effets de prolifération, je me mettais à réaliser ici des proliférations de touches, là des proliférations de mots. C’est une illustration un peu simple mais juste des modes de mon esprit que se mettent à suivre comme deux sœurs l’écriture et la peinture.
Techniquement, je suis plutôt dans l’après-coup, l’a posteriori. J’écris, je peins, puis ensuite je m’interroge, j’évalue le manuscrit ou le tableau, sa logique, son impact propre. Je me demande par exemple : Y a-t-il trop de personnages pour ce que ce texte est ? Dois-je insister sur la sensation d’espace dans ce tableau particulier ? Y a-t-il un crescendo dans mon récit ? Est-il ici nécessaire ? Quel plaisir un amateur d’art abstrait pourrait trouver à regarder cette toile ? Tout cela est très empirique et artisanal. Je me méfie des moulinettes, des modes d’emploi, et j’ai la passion du sur-mesure. Mais cela prend beaucoup de temps.
Ce que je recherche en premier, pour peindre ou pour écrire, c’est l’énergie, l’excitation, l’idée enthousiasmante, parce que cet enthousiasme est porteur de ses propres moyens, de ses inventions, d’une génétique à laquelle il suffit au fond de se soumettre. Le mécanisme ne peut se mouvoir seul. Même si je ne dénie pas à l’expérience et à la maîtrise technique un rôle important, la véritable difficulté, et c’en est une grande, consiste à découvrir ce qui nous émeut suffisamment pour qu’un roman ou un tableau surgisse de cette émotion. Nous vivons la plupart du temps des vies tout à fait tranquilles et paisibles, ou du moins ennuyeuses. La science de sa propre mise en condition, pour écrire ou pour peindre, est sans doute la plus difficile à acquérir.

Le bon livre fait oublier le genre auquel il appartient

J’assume mon rapport à l’autofiction, je m’en amuse, je ne comprends pas toutes les désertions actuelles concernant ce genre. D’un autre côté, étant donné la grande proportion de factice que je mêle sans trop de scrupules à ce que j’écris, il s’agit davantage d’une sorte de « parafiction » que d’une autofiction orthodoxe. Je ne crois pas à la qualité intrinsèque d’un genre ou d’un autre. Un roman ou un tableau est bon ou mauvais. J’ai lu des merdes sans nom qui se réclamaient de la « littérature-monde » ou de « la narration américaine », mais aussi de terribles bouses qui se targuaient d’autofiction ou de formalisme d’avant-garde. Le bon livre fait oublier le genre auquel il appartient, il l’excède mais surtout il s’en détache tout seul à la lecture, comme un autocollant trempé dans l’eau chaude. Je dis tout cela sans être certain d’avoir jamais écrit un bon livre dans ma vie.
J’ai voulu tenter le croisement, très timidement pour le moment, et intégrer des mots dans mes tableaux. C’est assez dangereux en fait, le mot dans un tableau. C’est une abdication dans l’ordre de la représentation, du moins au sein d’une image. L’enjeu consiste alors à ce que le mot peint le soit à la manière d’une chose. J’ai par ailleurs dessiné beaucoup de calligrammes, que j’ai voulus plus élaborés graphiquement que ceux d’Apollinaire. Je trouvais dommage que cette pratique n’ait pas de postérité. Depuis l’ami Guillaume, à peu près personne n’avait refait de calligrammes.
Mais ce croisement écriture / peinture, c’est aussi un pied de nez aux mauvaises langues, nombreuses, qui me qualifient de « peintre qui écrit » ou « d’écrivain qui peint », selon que je les agace dans un registre ou dans l’autre. Je conçois que cela fasse beaucoup de casquettes à paillettes sur une seule tête, mais c’est comme ça, il faut s’y résigner. Je ne mange le pain de personne. Quant à ceux qui ne s’y résignent pas, ils me procurent une joie secrète… car je dois vous confesser que mon âme est tordue et je suis un peu comme l’homme au grand nez : « Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse. »

Le but ultime, c’est le livre magique ou le tableau miraculeux

La disparition du monde réelJ’ignore si je suis meilleur peintre ou meilleur écrivain. L’époque entière me célébrerait-elle, des générations entières sont parfois, souvent, désavouées par les trois suivantes. L’important, c’est de faire partie du bouillon et de se distraire du mouvement général. Et puis je vais faire le mystique mais le but ultime, c’est le livre magique ou le tableau miraculeux. On n’est pas bon ou mauvais, on est rien. On produit telle œuvre décisive ou pas, par hasard ou qui sait, on court un peu à droite, un peu à gauche, et puis on meurt. On a traversé la vie en se souciant de petites choses souvent, à l’échelle de notre survie ou de notre orgueil, puis on part sans rien savoir de ce qui s’est réellement passé. Tel de mes livres est meilleur que tel de mes tableaux, tel autre de mes tableaux meilleur que tel autre de mes livres, mais qui dit cela ? Suis-je un meilleur père ou un meilleur amant ? Un ami fantastique ou le roi de la crêpe au sucre ? Pourquoi pas tout à la fois ? Pourquoi pas rien de tout ? Je ne saurais choisir entre la peinture et l’écriture. J’envisage plutôt de m’essayer aussi à faire l’acteur. Il paraît que les actrices embrassent vraiment, avec la langue et les yeux fermés.
Et je ne regarde pas loin, cela empêche d’avancer. Demain je me lèverai, je boirai un chocolat puis je me tâterai. Si j’ai envie d’écrire j’écrirai, si j’ai envie de peindre je peindrai. Le soir je sortirai avec des amis en évitant tant bien que mal les mauvaises pensées, j’essaierai de blottir mon visage contre des seins qui voudront bien de lui et je m’endormirai comme cela, comme un chiot soupirant après un monde réensoleillé.

 

Marc Molk copyright Lison Nissim

Portrait (c) Lison Nissim

Marc Molk est né en 1972. Après des études littéraires, il a obtenu un DEA en esthétique et en philosophie de l’art à l’université Paris I- Sorbonne.
Peintre, il a exposé à titre personnel dans plusieurs galeries et participé à de nombreuses expositions collectives, dont le salon de Montrouge ; pour les textes de son catalogue monographique (Marc Molk : Ekphrasis, D-Fiction, 2012), il a fait appel à des écrivains contemporains.
Écrivain, il a contribué à plusieurs ouvrages collectifs, publié un recueil de textes critiques sur la peinture (Plein la vue, la peinture regardée autrement, Wildproject, 2014) ainsi que deux romans : Pertes humaines (Arléa, 2006) et La disparition du monde réel (Buchet/Chastel 2013).
Son site : http://www.marcmolk.fr/

 

 

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L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

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