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L’écrivain à l’épreuve du quotidien #6 : « La vie de tous les jours c’est l’essence que je mets dans ma machine à écrire »

SA lecrivain a lepreuve du quotidien

La romancière Diane Brasseur alterne les immersions dans les longues narrations : celles des films dont elle est la scripte et celles des romans qu’elle écrit. Comment s’organise-t-elle ? Quelle place le quotidien occupe-t-il quand on s’affranchit de la traditionnelle routine ? Rencontre avec une jeune femme qui utilise les possibilités que son rythme lui offre sans jamais les nommer contraintes.

Mon activité professionnelle m’offre du recul sur mes textes

Quand je n’écris pas, je travaille comme scripte sur des tournages de films pour le cinéma ou la télévision. La scripte, c’est la mémoire du film, la garantie de la continuité. Elle assure les raccords des costumes, de la coiffure, du maquillage, des décors, des accessoires, de rythme, mais aussi (et c’est là le plus important), elle veille à la cohérence de l’histoire, et des personnages. Sur le plateau, elle est la seule avoir une vue d’ensemble alors que l’équipe est concentrée sur le plan. La durée d’un tournage peut varier de quatre semaines à plusieurs mois, à Paris, en province ou à l’étranger. Dans ces moments là, je me consacre entièrement à cette activité, prenante et passionnante. Un tournage c’est un hold-up de temps. Mais cela me perdiane-brasseur-copyright-olivier-martymet ensuite d’avoir une longue période pendant laquelle je peux me plonger dans l’écriture.

Concrètement, j’ai commencé la préparation d’un film en novembre 2015. Le tournage a démarré en janvier 2016 pour terminer début mars. On m’a ensuite proposé un autre film de mi-mars de la même année jusqu’au début du mois de juin. J’ai accepté d’enchaîner, non seulement parce que le scénario me plaisait, mais aussi parce que je savais que cela me laisserait l’été et l’automne pour travailler à mon nouveau projet d’écriture. Pendant les tournages des films Alleluia de Fabrice du Weltz et Marseille de Kad Merad, j’ai dû chaque soir corriger les épreuves de mes deux romans. Après une journée de tournage, j’arrivais à me concentrer une heure, parfois une heure et demie, guère plus.

Mon activité professionnelle m’offrait du recul sur le texte. Je savais que je devais aller à l’essentiel et ne pas m’égarer, ce que j’ai tendance à faire quand je sais que j’ai du temps devant moi. De la même manière, il me semble que sur ces deux tournages, j’étais plus efficace. Les enjeux se déplaçaient, et le désir de bien faire, qui est parfois paralysant, s’évaporait. Je crois beaucoup à l’écriture quotidienne comme la pratique d’un sport. Ecrire tous les jours, même 10 minutes. Un film laisse malheureusement peu de temps pour une autre activité, et aussi pour la vie. « Il y a dans toute insatisfaction, la chaleur d’une promesse », écrivait Pessoa. Au bout de plusieurs mois de tournage, j’atteins un état de frustration. Alors enfin, quand le moment arrive, je me précipite à ma table de travail et je me jette dans l’écriture.

S’il y a la nécessité, je crois que je peux écrire n’importe où

je-ne-veux-pas-dune-passionJ’aime écrire le matin au réveil, dans ma cuisine. Je fais en sorte que très peu de temps s’écoule entre le moment où je me lève et celui où je me mets à travailler. Les brumes du sommeil sont favorables. Pour Les Fidélités, j’ai écrit à Venise et en Toscane. Je travaillais le matin et je me promenais l’après-midi. J’ai aussi beaucoup écrit à Vauville, un petit village au bord de la mer, dans le Cotentin. J’ai écrit une partie de Je ne veux pas d’une passion en Suisse, dans un appartement prêté par ma sœur ainée. Je me souviens d’une interview du pianiste Alexandre Tharaud qui disait aimer jouer sur les pianos des autres. J’aime bien être chez moi ou dans les appartements que l’on me prête, mais par dessus tout, j’aime avoir du temps devant moi. Une longue journée qui se déroule, sans contrainte. Et comme tout le monde, je manque de temps !

Paradoxalement, les circonstances m’ont obligée à travailler dans un train, et j’ai été surprise par ma propre efficacité. Finalement, s’il y a la nécessité, je crois que je peux écrire n’importe où. L’essentiel, c’est le silence.

L’écriture est la plus grande entreprise de recyclage

La première phrase de l’écriture c’est le rêve éveillé. J’imagine, je fantasme et cette étape est jubilatoire car tout est permis. Mon esprit vagabonde, quelques images se profilent. Des phrases surgissent.

J’écris en marchant. J’écris en nageant. J’écris en faisant du vélo. A partir du moment où j’ai un sujet en tête, mon regard se transforme en radar et tout ce que je vis, vois (films, expositions, paysages, scènes dans la rue), lis et écoute (à la radio) vient nourrir ce sur quoi je travaille. L’écriture est la plus grande entreprise de recyclage.

La seule chose que je compartimente, ce sont mes différents projets. Il y a le projet en cours mais j’ai d’autres carnets dans lesquels je prends des notes. A partir du moment où je suis entièrement engagée dans l’écriture d’un roman, je range ces autres carnets.

Dans l’élaboration d’un chapitre, il arrive que je me pose une question et que je me trouve coincée. Alors je rédige précisément mon interrogation et les différentes options qui s’offrent à moi. Je pose mon stylo et je pars faire des courses ou au cinéma. Souvent, si je décroche, la réponse va s’imposer d’elle-même.

J’ai besoin d’un cadre rigide pour laisser l’écriture s’épanouir

les-fidelitesJe ne crois pas qu’il y ait des contraintes matérielles qu’un auteur ne devrait pas subir. Dans mon cas j’aime décrire les détails du quotidien, ancrer mon récit dans la réalité. Dans Les Fidélités, il y a un chapitre pendant lequel le narrateur fait la vaisselle : « J’asperge avec du Cif, je passe un coup d’éponge sur le plan de travail avec l’éponge bleue, pas la verte qui est réservée à la vaisselle, à moins que ce soit l’inverse. De toute façon ces deux éponges je les confonds tout le temps. » Cela m’a été bien utile de faire la vaisselle pour écrire ce paragraphe.

Dans la mesure du possible j’essaye d’adopter un mode de vie sain en me réveillant tôt, en mangeant à heures fixes, en limitant les sorties. Je n’aime pas écrire la nuit. Je structure ma journée avec un horaire de début de travail, un horaire de fin, des pauses, comme n’importe quel salarié. Comme les enfants qui ont besoin de repères, j’ai besoin d’un cadre rigide pour laisser l’écriture s’épanouir. D’un point de vu purement pratique, il m’arrive de négliger ma tenue quand je travaille chez moi : j’enfile un vieux pantalon de jogging et un pull troué. « La vie qu’on mène c’est le fuel des livres qu’on écrit. Il m’arrive toujours un truc quand je traîne, il faut traîner, ce n’est jamais du temps perdu. » J’ai lu cette phrase dans un article de Libération. Quand pour des raisons matérielles ou administratives, je suis obligée de quitter ma table de travail, alors j’essaye de rester dans un état d’observation. La vie de tous les jours c’est l’essence que je mets dans ma machine à écrire.

 

Franco-suisse, née en 1980, Diane Brasseur grandit à Strasbourg et fait une partie de sa scolarité en Angleterre. Après des études de cinéma à Paris, elle devient scripte. Elle est l’auteur de deux romans publiés par Allary éditions : Les Fidélités (2014), l’histoire d’un homme qui s’oblige à choisir entre sa femme et sa jeune maîtresse, et Je ne veux pas d’une passion (2015), dans lequel la narratrice évoque les deux hommes de sa vie : son père et le compagnon qui vient de la quitter.

L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

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