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Voyage au bout du livre #3 : Le traducteur, garant de la vérité du texte

SA voyage au bout du livre

La France est le pays qui traduit le plus de littérature au monde. Mais quel rôle le traducteur joue-t-il exactement ? On oublie trop souvent de le citer, pourtant son travail relève bel et bien de la création – dans les limites posées par l’auteur du texte original. Rencontre avec Pierre Malherbet, traducteur de l’allemand notamment pour Gallimard.

Le traducteur a une double responsabilité : celle de sa propre création et une responsabilité vis-à-vis du texte original

Le traducteur est un auteur. Cela doit être sans cesse réaffirmé. Il est l’auteur d’une traduction. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’en droit français, les traducteurs sont considérés au même titre que les auteurs. Mais, contrairement aux auteurs, les traducteurs ont une double responsabilité ; ils ont la responsabilité de leur propre création (le texte traduit) et une responsabilité vis-à-vis du texte original. Les traducteurs sont garants de la vérité de ce texte original. C’est cette vérité qu’ils doivent transmettre. Le texte littéraire est sous-tendu par de grands mouvements ; il s’agit donc de s’assurer que la traduction en rende bien compte. Bien entendu, chaque lecture de l’œuvre en fait ressortir tel ou tel aspect ; une traduction est une lecture particulière, une compréhension particulière du texte qui éclaire et prolonge le texte original, qui, d’une certaine manière, le réinvente. Ainsi, lorsqu’on lit le Faust en français, on ne lit pas le Faust mais une traduction du Faust ; il s’agit d’une autre œuvre, celle-là étant un prolongement et une continuation du texte de Goethe. Elle n’est ni mieux ni moins bien, elle est autre. Faisons une analogie avec la musique : lorsqu’on écoute la neuvième symphonie dirigée par Karajan, c’est autant Beethoven que Karajan qu’on écoute.

Traduire, c’est essayer de comprendre la vérité d’un texte

PPierre Malherbet DRour traduire, je rentre dans les entrailles du texte, j’essaye d’en comprendre la vérité, d’en cerner les enjeux, d’en saisir les nombreuses ramifications, la musicalité. Bien entendu, il arrive souvent que les traducteurs doivent faire des recherches pour lever une ambigüité, pour effectuer le bon choix face à un élément polysémique, pour trouver le mot juste, éviter l’anachronisme malheureux, ne pas se tromper de niveau de langue. Puis, continuellement, je reviens sur mes pas, change un passage en fonction d’un autre que je viens de traduire, plus loin dans le texte, parce que j’y vois un jeu d’écho, un élément structurant qui ne m’était pas apparu lors de ma première lecture. Je barre, rature, biffe et corrige. Je m’assure de ne rien oublier. Puis je relis l’ensemble plusieurs fois, le texte original toujours à portée de main afin d’y revenir sans cesse. Idéalement, il faudrait laisser reposer sa traduction quelques semaines afin de la redécouvrir d’un œil neuf. Mais les traducteurs ont rarement le loisir de le faire. Ensuite vient la phase de travail avec l’éditeur et ses équipes. Il faut, à ce moment-là, pouvoir justifier du moindre mot, de la moindre virgule. Tout doit faire sens.
La principale difficulté des traducteurs est de se faire reconnaitre en tant que tels, d’assoir leur légitimité, en premier lieu face aux éditeurs qui, parfois, remettent en question leurs choix de traduction. Bien entendu, il y a des interventions extérieures qui sont légitimes et bienvenues ; mais certaines sont insensées. Si l’auteur a cru bon de faire des phrases longues, je ne vois pas de quel droit un traducteur raccourcirait ses phrases. C’est le texte qui décide et qui impose. Chaque texte fixe les limites du traducteur dans sa manière de traduire.

La langue et le style d’un auteur opèrent à la manière d’un garde-fou pour le traducteur

Traduire est extrêmement gratifiant. Chaque texte est une nouvelle aventure qui apporte son lot de problèmes. En traduisant Le Joueur d’échecs, qui est un enchâssement de récits, j’ai choisi de transposer au passé-composé le récit cadre (la plupart des traducteurs ont dû lui préférer le passé-simple). Après-tout, le narrateur nous raconte une histoire. Quoi de plus naturel que le passé composé ? J’ai fait la même chose pour Lettre d’une inconnue. Sans compter que cela permet de démarquer mes traductions des autres, de leur donner une singularité. En définitive, chaque mot traduit est un choix (plus ou moins conscient) : il n’y a pas de hasards en traduction.
Une bonne traduction respecte autant la lettre que l’esprit du texte à traduire. Il peut se trouver une infinité de bonnes traductions pour un texte donné, de traductions justes, pour peu que chacune ait sa propre cohérence, qu’elle ne ferme pas le sens du texte mais l’ouvre.
Je préfère de loin traduire des textes au style fort ; en effet, plus la langue et le style d’un auteur sont travaillés et réfléchis, moins il y a de flottements dans la traduction. Ils opèrent un peu à la manière d’un garde-fou.
Toutes les réponses aux questions posées par le texte se trouvent dans celui-là
Récemment, j’ai traduit pour Denoël un livre (à paraitre) dont l’action se situe à Buchenwald. De nombreux déportés parlent allemand avec un accent étranger et les SS eux-mêmes ont un accent en fonction de la région d’Allemagne d’où ils viennent. Tout le problème a été de rendre la variété et la justesse de ces accents. Il était hors de question de n’en pas tenir compte ! J’ai dû chercher longtemps avant de trouver la forme juste. Mais, d’une manière générale, toutes les réponses aux questions posées par le texte se trouvent dans celui-là, dans sa lecture et sa compréhension. En définitive, le principal problème d’un traducteur n’est pas tant de traduire ce que le texte dit, mais plutôt de traduire ce qu’il ne dit pas. Souvenons-nous de cette phrase de Flaubert qui, à mon sens, s’applique tout aussi bien aux traducteurs : « l’auteur, dans son œuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout et visible nulle part. »

 

Après des études de littérature comparée à dominante franco-allemande, occasion de traduire des essais d’Heinrich Böll inédits en français, Pierre Malherbet a travaillé chez différents éditeurs en France et en Allemagne. En parallèle de son activité de traducteur, il est actuellement chargé d’activité éditoriale au Centre Pompidou.
On lui doit notamment les traductions de La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch, de Lettre d’une inconnue et Le joueur d’échecs de Stefan Zweig, de Crimes et Coupables de Ferdinand von Schirach, de Nuit de lumières de Patrick Roth…

 

L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

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