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Voyage au bout du livre #5 : Reconstruire l’identité littéraire d’une maison installée depuis 1852

SA voyage au bout du livre

Comment donner un coup de jeune à des collections installées ? Comment faire souffler un vent nouveau dans un port littéraire bien établi ? Lisa Liautaud, 32 ans, nous raconte comment son dynamisme se répand au sein d’une maison française historique, les éditions Plon, et nous livre sa vision de l’accompagnement des romanciers.

Établir des lignes éditoriales claires et cohérentes avec l’identité de la maison et trouver les gemmes à mettre dans l’écrin

Mon arrivée chez Plon en juillet 2014 était en fait un retour : j’y avais fait mes premières armes comme assistante d’édition, avant de m’occuper de la communication à la Fondation Jean-Jaurès. Retour donc, pour reprendre la fiction française dans cette maison que je connaissais bien.

Etape 1 (été 2014) : définir avec Vincent Barbare, PDG d’Edi8, et Muriel Beyer, directrice éditoriale de Plon, la feuille de route pour remplir ma mission – reconstruire une identité littéraire dans cette maison plus connue pour ses essais et ses docs. Mon idée était simple : établir des lignes éditoriales claires et cohérentes avec l’identité de la maison. En littérature (résolument) contemporaine : des romans qui explorent les failles et les bouleversements actuels, des textes très contemporains qui permettent de s’emparer du monde autrement et de se poser, par la fiction, des questions sur la réalité – une « évasion dans le réel ». ; côté romans historiques : développer la tradition de Plon (maison de Druon, de Benzoni…), de grandes fresques populaires avec une grande solidité historique, où le romanesque doit toujours primer sur l’Histoire ; poursuivre la collection « Miroir », dirigée par Amanda Sthers, dans laquelle sont publiés des romanciers déjà installés (Philippe Grimbert, David Foenkinos…). Un discours structuré, un plan de bataille. Trois lignes, trois chantiers menés de front, avec une attention particulière à la littérature contemporaine, qui supposait le plus de bouleversements (ligne éditoriale, charte graphique, fonctionnement) et pour laquelle nous nous étions fixé pour horizon la rentrée littéraire 2015.

Lisa Liautaud (c) JL

Lisa Liautaud (c) JL

Etape 2 (été 2014 à… tout le temps) : une fois l’écrin conçu, trouver bien sûr les gemmes : les textes. Le programme 2015 était quasiment bouclé à mon arrivée, j’ai eu le confort et le temps de chercher de nouveaux auteurs, tout en travaillant tout au long de l’année les textes qui avaient été programmés par Denis Bouchain, dont je prenais la suite. J’ai donc rencontré les auteurs « maison », travaillé avec eux et ai défendu leurs textes auprès des libraires et des journalistes. En parallèle, j’ai multiplié les rencontres et lu de nombreux manuscrits pour trouver de nouvelles perles rares. J’ai choisi assez vite les premiers textes que j’allais publier, en littérature contemporaine (Courir après les ombres de Sigolène Vinson, dès juillet, puis Nous traverserons ensemble de Denis Lemasson, qui paraîtra en janvier, ou encore Le réseau de Pandore de Guillaume Sire prévu pour août 2016), dans la ligne historique (Les loups de Sherwood de Nicolas Digard ou L’atelier des poisons de Sylvie Gibert à venir au printemps 2016) et dans la collection Miroir avec Amanda Sthers (Anne F. d’Hafid Aggoune). J’ai aussi choisi de poursuivre l’aventure avec certains romanciers « maison » – Karine Silla, par exemple, dont le magnifique Autour du soleil sortira en janvier. Et dès l’automne, j’ai commencé à sensibiliser les libraires, les journalistes, les blogueurs au nouveau tournant que prenait Plon en fiction.

Refondre l’image de la littérature contemporaine et ancrer la dynamique sur la durée

Etape 3 (hiver) : nous nous sommes attaqués à la refonte complète de l’image de la littérature contemporaine. Elle avait été décidée dès le départ et j’avais une idée assez précise de ce que je souhaitais, mais nous avons pris plusieurs mois de réflexions, de discussions, d’essais avec la directrice artistique et la responsable de la fabrication pour aboutir à cette nouvelle identité « Plon roman » qui a été distinguée dans Livres Hebdo fin août et remporte une sacrée unanimité. Moment passionnant s’il en est (quel principe ? quel format ? quelle finition pour les couvertures ? quelle composition pour les pages intérieures, au millimètre près ? quel interlignage, au demi-point près ?). Côté romans historiques, j’avais fait le choix d’abandonner la logique de collection, pour pouvoir positionner chaque roman dans sa singularité – le roman historique peut prendre des teintes très différentes et toucher des publics très divers. La collection Miroir avait été modernisée juste avant mon arrivée, on n’a rien changé de ce côté-là.

Etape 4 (printemps) : tout en continuant à travailler les textes à paraître et à défendre ceux parus, nous sommes entrés dans la phase de présentation de la rentrée littéraire, qui se fait très en amont. La nouvelle identité était définie, les textes choisis et aboutis, les auteurs prêts à les défendre ; nous avons entamé le marathon dès le mois d’avril, avec les présentations aux représentants, aux libraires, aux centrales, les déplacements, les rendez-vous presse, etc. Un enjeu de taille puisque nous dévoilions la nouvelle ligne Plon Roman. L’accueil a été très favorable. Grand moment dans cette course qui nous a emmenés à l’été : la réception des livres. C’était génial de voir enfin le résultat concret de ce travail de longue haleine, d’avoir enfin entre les mains ces petits bijoux – tous doux grâce au pelliculage soft touch !

Etape 5 (été 2015) : développer et ancrer sur la durée la dynamique amorcée. Travail des textes, accompagnement des auteurs, rencontres avec les libraires et les journalistes, repérage des futurs talents, ad lib… Avec un nouveau défi pour 2017… Dont je pourrai vous parler bientôt !

Je termine en quelques mots sur la rentrée 2015 : joie de sentir mes auteurs contents de leurs livres et du travail accompli ; satisfaction de voir la dynamique amorcée bien accueillie, même s’il reste beaucoup à faire ; saine fatigue après avoir sillonné la France de salons en librairies !

 

Accompagner l’auteur, un travail chaque fois différent

Sigolène Vinson (en blanc) dédicace Courir après les ombres au salon du livre du Mans, octobre 2015 (c) Lisa Liautaud

Sigolène Vinson (en blanc) dédicace Courir après les ombres au salon du livre du Mans, octobre 2015
(c) Lisa Liautaud

Même si le cœur du métier est le choix des textes et le travail avec les auteurs, l’éditeur est multitâche. Un peu chercheur d’or, un peu joaillier, un peu marchand de bijoux, un peu VRP, il a un côté couteau suisse. C’est ce qui rend ce métier passionnant, une journée ne ressemble jamais à l’autre. Dans l’accompagnement des auteurs, c’est la même chose : un auteur ne ressemble à aucun autre. Je suis toujours attentive, toujours exigeante, en m’efforçant de trouver la juste distance avec chacun. Certains ont besoin d’une présence constante, de beaucoup d’échanges ; d’autres moins. Les primo-romanciers peuvent appartenir aux deux catégories. Il m’est arrivé d’accompagner une primo-romancière pas à pas à partir d’un projet de quelques pages, qui m’avaient scotchée et contenaient déjà plusieurs romans en germe. Aujourd’hui même, après moult discussions, rencontres, coups de téléphone, échanges de mails, craintes et encouragements, j’ai entre les mains la version finale du roman. Le résultat est excellent. Mais je pourrais aussi parler d’un texte qui m’est arrivé, à quelques détails près, quasiment abouti. Dans ce cas, l’accompagnement se fait davantage au moment de la parution du livre – toujours délicate car les premiers romans (et les autres, d’ailleurs) qui ont du succès sont extrêmement rares ; il faut donc gérer les déceptions, expliquer la jungle que peut être l’édition, rassurer, consoler parfois. Et lancer le primo-romancier sur son deuxième roman !

Je fais beaucoup de déplacements, et c’est éprouvant ! Mais justement : je veux me rendre compte de ce que vit un auteur, de l’énergie que ça demande, des joies que ça procure de rencontrer les lecteurs et des moments de grande solitude auxquels ils peuvent être confrontés. Tout auteur pourra vous raconter une anecdote sur un salon pendant lequel il a vendu 2 livres et demi en 3 jours et a failli mourir étouffé par les fans de ses voisins superstars. C’est important pour moi de savoir où j’envoie mes auteurs, si c’est utile ou pas, et d’être là au cas où il y ait un problème. Je crois beaucoup à l’importance de l’événementiel dans la vie d’un livre. La littérature doit être dans la vie. Un salon, une signature en librairie, c’est l’occasion de toucher un nouveau public et de créer un moment inédit. Et puis, accompagner mes auteurs, c’est l’occasion de partager des moments privilégiés avec eux, professionnellement et humainement. Lors d’un salon, j’ai lancé un auteur sur son prochain roman, établi un calendrier de remise de son prochain texte avec un autre, dans une ambiance chaleureuse dont je vous raconterai pas les coulisses. What happens in (Nancy, Besançon, Le Mans, Brive – rayez la mention inutile) stays in (Nancy, Besançon, Le Mans, Brive – rayez la mention inutile). Plus sérieusement, les salons permettent aussi de tisser des liens directs avec les libraires, les journalistes, d’autres auteurs et de faire connaître l’évolution qui s’opère chez Plon. On a une super équipe pour la presse (Charlotte Rousseau), les salons (Sarah Dubriont), le commercial (Marguerite Quibel), mais l’éditeur garde une position particulière, qui lui permet d’échanger autrement avec les différents interlocuteurs. Et puis, le cœur de ce métier, de ce domaine, c’est l’humain. Alors je suis souvent sur le terrain, dans l’humain, dans la vie.

 

Une nouvelle identité visuelle pour incarner le changement

La nouvelle identité visuelle était indissociable de la nouvelle ligne éditoriale. Cette refonte était une nécessité et une évidence : le signal visible du changement éditorial en cours et son incarnation visuelle (de façon schématique : du fluo pour la modernité, de l’icono pleine page pour l’efficacité grand public, un format vertical, des typos soigneusement choisies et une attention aux finitions pour l’exigence littéraire). Je suis personnellement très sensible aux arts visuels, attentive aux nouvelles formes et convaincue de la force de l’image. Bien entendu, la sobriété typographique de la Blanche de Gallimard ou de la Bleue de Stock est d’une grande force, mais nous jouons dans une autre cour. Je dis souvent que la fiction française chez Plon est comme une petite maison dans une grande. Beaucoup de petites maisons indépendantes ont fait un gros travail sur leur identité visuelle (il n’y a qu’à voir les œuvres d’art que sont les livres de Monsieur Toussaint Louverture, ou l’inventivité d’Inculte, de Notabilia, de Piranha, du Tripode…). C’est peut-être la première fois qu’une grande maison comme Plon fait une (r)évolution graphique aussi forte et aussi réfléchie. Est-ce qu’on ouvrira la voie à d’autres ? A suivre ! En tout cas, pas d’autres évolutions révolutionnaires à prévoir pour l’instant côté visuel chez Plon – sauf nouvelle ligne ou nouvelle collection à venir… Ouvrez l’œil en 2017 !

 

Editrice chez Plon depuis l’été 2014, Lisa Liautaud y dirige trois collections. Parmi elles, « Plon roman », la marque de littérature contemporaine, dont la nouvelle identité prend la forme d’un engagement.

 

Voyage au bout du livre #4 : l’accompagnement éditorial, du manuscrit à l’objet livre

Voyage au bout du livre #3 : le traducteur, garant de la vérité du texte

Voyage au bout du livre #2 : l’atelier d’écriture, aiguillon pour l’imagination

Voyage au bout du livre #1 : l’éditeur, passeur professionnel

L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

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