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Voyage au bout du livre #6 : Importer en France des romans étrangers inédits

SA voyage au bout du livre

Comment les ouvrages publiés chez nos voisins se retrouvent-ils sur les tables des librairies françaises ? Germaniste, lecteur et traducteur pour plusieurs maisons d’édition, Brice Germain, 34 ans, nous fait découvrir ce parcours peu connu au travers de son expérience du roman allemand.

Donner à l’éditeur de la matière pour prendre la meilleure décision

Après une année passée à Berlin, où j’étais inscrit dans ce qui équivaudrait à la Terminale (ou du moins la première année de la Terminale, l’Abitur se passant sur deux ans), j’ai passé deux ans en classes préparatoires au lycée Pothier d’Orléans avant de passer une licence puis une maîtrise d’allemand à Paris IV. En mars 2005, ma femme, qui était à l’époque assistante d’édition en littérature étrangère chez Flammarion, m’a informé que la maison d’édition cherchait un lecteur en littérature allemande, je leur ai alors proposé mes services, et depuis le groupe fait régulièrement appel à moi et je rédige également des rapports pour d’autres maisons. C’est Arthaud (du groupe Flammarion) qui m’a proposé ma première traduction, trois ans plus tard : Miscellanées maritimes, de Lorenz Schröter.

Brice Germain (c) DR

Brice Germain (c) DR

Un éditeur reçoit des ouvrages qui viennent de paraître, ou qui sont sur le point de paraître en Allemagne, en Autriche ou en Suisse, la plupart du temps par l’intermédiaire d’agences littéraires : il confie alors ces livres à un lecteur qui rédigera ensuite un rapport de lecture dans lequel il fait un résumé assez précis de l’ouvrage ainsi qu’un commentaire mettant en avant les qualités et les défauts du livre, et souligne en quoi il serait intéressant, ou non, de le publier en France si celui-ci correspond à l’esprit de la maison d’édition, sa « ligne éditoriale » comme on dit. Ce rapport est un outil important pour l’éditeur : si l’avis est favorable, et qu’il est séduit par le livre, il peut proposer une offre pour acheter les droits à l’éditeur ou à l’agent allemand et, si l’offre est acceptée, le faire traduire.

Il faut garder à l’esprit que le manuscrit qui se retrouve dans mes mains est déjà passé par plusieurs filtres : l’éditeur allemand a choisi de le publier parmi de nombreux autres manuscrits, l’agent a estimé que ce titre en particulier était susceptible d’intéresser tel éditeur, l’éditeur a pu lui-même faire un tri en se basant sur la présentation concise du responsable des droits étrangers allemand et de l’agent… Je ne suis pas du tout dans la même position que quelqu’un travaillant au service des manuscrits où les refus sont, il faut bien le dire, largement majoritaires ! Je dois donc être d’autant plus exigeant. Et, comme je l’ai dit : même si je peux trouver un roman très bon, il ne correspondra pas forcément au catalogue de la maison. Dans ce cas, je laisse l’éditeur juger lui-même. Globalement, je dirais que je donne un peu plus d’avis défavorables que favorables. En général, mes rapports sont très fournis, ce qui n’est pas toujours le cas dans l’édition : je tiens à donner le plus de matière possible à l’éditeur afin qu’il puisse prendre la meilleure décision. Dans un sens ou dans l’autre.

L’usage veut que la traduction revienne au lecteur, si celui-ci est également traducteur

Je ne traduis pas systématiquement les textes. D’abord, quel que soit l’enthousiasme avec lequel je peux défendre un texte, je n’ai aucune garantie que les droits seront achetés un jour : la décision revient à l’éditeur, évidemment. Même si on constate un léger inversement de la tendance depuis quelques années, de nombreux éditeurs ont encore une certaine réticence à publier des romans allemands : ils rêvent de dénicher la perle rare, le roman parfait, le jeune prodige… (même si le succès d’un livre tient beaucoup à la communication, à sa mise en place, sa visibilité, pour ne pas être bêtement noyé dans la masse et injustement oublié). Or le roman parfait n’existe pas, et certaines maisons d’édition achètent très peu de romans allemands (éditer un livre étranger coûte cher), donc les contrats de traduction n’abondent pas franchement.

Durant mes premières années en tant que lecteur, je n’avais pas suffisamment d’expérience pour qu’on me confie des titres que j’avais défendus. Puis, en traduisant deux titres pour Flammarion et Arthaud, et surtout des classiques pour la maison Sillage (Roth, Schnitzler, Kleist) et pour L’Arche (La Pucelle d’Orléans, de Schiller), j’ai évidemment gagné la confiance des éditeurs, et j’ai pu traduire plusieurs romans que j’avais défendus. L’usage veut que la traduction revienne au lecteur, si celui-ci est également traducteur, bien entendu.

Je viens ainsi de finir ma traduction d’un roman de Thomas Glavinic pour Piranha, et je vais maintenant traduire pour Belfond Finale Berlin, de Heinz Rein : l’éditeur allemand Schöffling a publié en début d’année une nouvelle édition de ce chef-d’œuvre oublié, véritable best-seller à sa sortie en 1947, qui raconte les trois dernières semaines de Berlin en avril 1945. Dans un style riche, étonnamment rythmé, on suit les destins croisés de plusieurs personnages dans le chaos général de la capitale nazie, des résistants, de la première heure ou non, qui essayent de s’organiser le mieux possible, des déserteurs, des officiers nazis désabusés, de jeunes recrues toujours enthousiastes, et une population exaspérée, terrorisée, blasée, résignée, qui voit l’armée russe s’avancer inexorablement et conquérir Berlin, rue après rue. Je suis très heureux de pouvoir traduire une telle œuvre !

Propositions spontanées pour ne pas passer à côté d’un chef-d’œuvre

Les agences littéraires qui font le lien entre responsables des droits étrangers et éditeurs français font un excellent travail, mais il y a toujours des éditeurs et des auteurs oubliés (en particulier en littérature allemande, c’est moins le cas dans les pays anglo-saxons), alors je vais voir de temps en temps le catalogue de plusieurs éditeurs allemands : ça me permet d’avoir une vision assez large de ce qui paraît actuellement dans les pays germanophones, et si un titre me paraît particulièrement prometteur, je contacte le responsable des droits de l’éditeur allemand, demande si les droits pour ce livre sont encore libres en France, et je leur demande de m’envoyer un exemplaire de lecture. En général, ils acceptent avec plaisir de me l’envoyer ! Si, après lecture, je suis toujours convaincu par les qualités du roman, je rédige un rapport et propose le titre à certains éditeurs français susceptibles de l’apprécier. Parfois ils en ont entendu parler, parfois ils l’ont fait lire mais le lecteur avait été un peu moins enthousiaste, parfois ils sont passés à côté… Le marché du livre est un peu compliqué actuellement, et cette méthode est loin de porter ses fruits à chaque fois, mais de temps en temps ça marche : l’éditeur est aussi emballé que moi et me confie la traduction. Quand un éditeur décide de ne pas acheter les droits d’un roman qu’il m’a fait lire, et que j’ai pourtant trouvé très bon, il arrive que je propose le titre à d’autres éditeurs, car je trouve qu’il serait dommage de passer à côté d’une telle œuvre.

Un amour aussi grandC’est précisément ce qui est arrivé à Un amour aussi grand que le désert de Gobi vu à travers une loupe, formidable roman de Tilman Rammstedt. Ce livre est paru chez DuMont en 2008 sous le titre, plus sobre, de Der Kaiser von China (L’Empereur de Chine), Flammarion me l’avait proposé en lecture et j’avais immédiatement été emballé : un roman allemand drôle, intelligent, tendre, poétique, c’est très rare, il faut bien l’admettre ! Cependant l’éditeur a décidé de ne pas acheter les droits, ce que je peux comprendre : Flammarion publie très peu de titres allemands (un ou deux par an, voire moins) et celui-ci ne s’accordait peut-être pas exactement à la ligne éditoriale. Alors, régulièrement, je proposais ce roman à des éditeurs avec qui j’étais déjà en contact. Et puis, une amie m’a parlé de Jean-Marc Loubet et de la maison Piranha qu’il était en train de monter avec Bernhard Elchlepp (d’origine allemande, il était le lecteur boulimique attitré de la maison d’édition), ceux-ci voulaient donner la part belle à la littérature étrangère (fictions mais aussi essais), en particulier allemande. Je l’ai donc contacté et ai proposé ce titre de Tilman Rammstedt. Moins de deux semaines plus tard, Jean-Marc Loubet m’informait qu’ils avaient été convaincus par l’originalité du livre, qu’ils avaient acheté les droits et qu’ils me confiaient la traduction. Il faut bien dire que ce genre de chose est un conte de fées pour les traducteurs : il est rare qu’un éditeur achète un livre sur les conseils d’un traducteur avec qui il n’a pas encore travaillé, et plus rare encore que tout se passe aussi rapidement.

Il n’est pas rare qu’un roman change tout à fait de titre une fois traduit. C’est ce qui s’est passé pour ce livre, et je trouve que c’est une excellente idée de l’éditeur : « L’Empereur de Chine » était trop vague, et ne rendait pas toute la richesse folle de ce roman revigorant : Un amour aussi grand que le désert de Gobi vu à travers une loupe (une citation extraite du roman) est plus proche de l’esprit du roman, et interpelle davantage.

Le conte de fées s’est reproduit quelques mois plus tard quand Jean-Marc Loubet m’a annoncé qu’ils me confiaient également la traduction d’un autre titre que je leur avais proposé, Le plus grand des miracles de Thomas Glavinic, à paraître en avril 2016.

 

 

Depuis dix ans, Brice Germain est lecteur et traducteur de l’allemand pour plusieurs maisons d’édition : Flammarion, Arthaud, Stock, Piranha… Ancien libraire, il a traduit notamment des romans classiques (Les Fausses Mesures de Joseph Roth, Les Dernières Cartes d’Arthur Schnitzler), des récits de voyages (Les Bouts du Monde de Roger Willemsen, Ma voie de Reinhold Messner), du théâtre (La Pucelle d’Orléans de Friedrich Schiller) et des romans policiers (Plan D de Simon Urban et Entre ennemis de Georg M. Oswald).

L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

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