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A chacun son rituel

BG 5pourcent

Convoquer la muse plutôt que de l’attendre, disions-nous. Mais comment ? Marguerite Duras parlait de « faire sa solitude », Peter Van Vliet « s’arrange pour être inspiré à 9 heures tous les matins » : la plupart des écrivains ont inventé leurs propres rituels d’écriture. Petit tour d’horizon, pour vous aider à trouver le vôtre.

Interrogez dix auteurs sur un salon du livre, huit vous parleront de leurs rituels d’écriture. Les écrivains seraient-ils maniaques ? Peut-être. Ils ont surtout compris que l’écriture est un muscle : qu’on soit du genre sprinteur ou marathonien, le muscle a besoin d’entretien, et surtout de régularité.
Reste que, publié ou non, tout écrivain doit composer avec les contraintes du quotidien : un travail, une vie de famille, le voisin du dessus qui joue du piano, les distractions du web ou le démon de la procrastination… A chacun sa recette pour écrire malgré tout.

Écrivains du matin

C’est l’image d’Epinal de l’écrivain au travail : il se lève tôt, très tôt, relit les pages de la veille et poursuit son Œuvre tandis que point le jour. Puis, satisfait, il prend son petit déjeuner en lisant les journaux et répond à son courrier avant de sortir pour s’inspirer pour le lendemain.
De Max Gallo à Joyce Carol Oates, de Hemingway à Kennedy, la plupart des écrivains prolifiques sont des lève-tôt. Très tôt, même. Ils ne sont pas les seuls : Jean-Marc Roberts se levait à 4 heures du matin, Gilles Legardinier se met au travail à 3h30, Gwenaëlle Aubry vers 6 heures, « quand la journée est encore vierge », Emilie de Turckheim n’aime pas les rituels mais dit n’écrire bien que le matin…
Pour la plupart des auteurs qui ont gardé un travail salarié, le petit matin est un moment privilégié : celui où la conscience est le plus en éveil, après que la nuit a fait son travail pour faire infuser les idées de la veille.

Écrivains du jour

On peut aussi concilier l’écriture avec le rythme de ses contemporains. Certains grands professionnels se rendent ainsi à leur cabinet de travail : Jean Teulé, par exemple, occupe un atelier dans la cour de son immeuble, dont il tapisse les murs de documents sur son sujet du moment. Nina Bouraoui déclare écrire tous les jours de 14h à 19h. Si cette régularité vous fait un peu peur, rassurez-vous donc avec Martin Amis : il loue un appartement dévolu à l’écriture, mais reconnaît volontiers qu’il passe plus de temps à jouer aux fléchettes qu’à taper à la machine. « Ecrire sans pause de 11h à 13h est une très bonne journée de travail », confie-t-il. Dans la même veine, on pourra suivre Ian McEwan, qui se cale sur « 600 mots par jour », ou Kennedy (500) – rien d’effrayant a priori, à condition d’avoir créé les conditions de la régularité. Plus prosaïquement, on peut aussi suivre l’exemple de Guillaume Jan qui, pour raconter ses voyages en Afrique (l’excellent Traîne-savane, éd. Intervalles), s’est rendu chaque jour, pendant des mois, dans une bibliothèque publique.

David Vann et la page par jour

Parmi ces écrivains du jour, il en est un très spécial : David Vann. L’auteur de Sukkwann Island et de Désolations (Gallmeister) s’en tient à une page par jour, et pas plus. Cela peut être chez lui ou dans une chambre d’hôtel, tôt le matin ou un peu plus tard – l’essentiel, dit-il, est de disposer d’une heure de solitude absolue. Il commence par relire les trente pages précédentes, pour se glisser dans l’univers de son roman – puis il prend une nouvelle feuille et écrit la suite, comme les mots lui viennent. Il s’arrête à la fin de la page, même si l’inspiration ne s’est pas tarie – dans de cas-là, il garde ses idées pour le lendemain. Et il ne revient jamais en arrière.
Evidemment, il faut beaucoup de métier pour respecter un tel rituel et signer des romans aussi maîtrisés que les siens. Si cela peut vous rassurer, sachez qu’il a tout de même beaucoup écrit avant de publier son premier roman. C’est en écrivant qu’on devient écrivain.

Écrivains de la nuit

C’est un autre mythe que celui des écrivains de la nuit. Baudelaire, Kafka, Lautréamont, Bukowski…
Fred Vargas dit écrire « la nuit, quand tout le monde dort ». Philippe Jaenada aussi, qui pendant quinze ans a fait de la nuit sa journée de travail, de minuit à six heures. Ou encore Véronique Ovaldé, qui écrit parfois au café, mais qui a aussi dédié, dans son appartement, une pièce minuscule où elle se réfugie la nuit, quand le monde est endormi et que rien ne vient perturber l’imaginaire.

Et vous ?

Il y a bien d’autres rituels possibles. Certains auteurs « irréguliers » changent de rituel à chaque livre, en fonction du sujet ou de leur lieu de résidence. D’autres vous diront qu’ils n’en ont pas, mais en creusant vous trouverez quelques petites habitudes…
A vous, au fond, d’inventer le rituel qui convient à votre écriture – votre propre programme d’entraînement musculaire, en quelque sorte, et le rythme de la compétition quand le récit est bien lancé.
Il peut s’agir d’un lieu, d’une heure particulière, d’un carnet spécial, d’une position (Truman Capote dans son lit, Philip Roth debout), du rangement manique de la table de travail, d’un fond musical… A chacun son truc, le tout est d’en avoir un – et de s’y tenir, pour tenir la distance.

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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