Conseils d’écriture

Comment j’écris ? Comment je structure ? Comment je collabore ? par William Réjault

En mars 2011, au moment du lancement de ce site, nous avions interviewé William Réjault. L’écrivain blogueur nous avait raconté ses débuts dans le milieu littéraire, son premier livre publié à partir de mémoires partagées sur un blog, son envie d`écrire,… 

Dans ce billet, il tente d’apporter ses éléments de réponses à ceux qui, à la recherche de conseils d’écriture, lui demandent régulièrement « Comment écrire un livre », « Comment trouver l’inspiration », »comment peaufiner son écriture »…

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Je reçois souvent des mails qui me posent encore et encore les mêmes questions sur l’écriture et la manière d’avancer sur un livre (ou un synopsis, ou un scénario). Je vais tâcher de vous résumer ce que j’ai à dire sur la question.

D’abord, il y a l’idée. Avec un I majuscule. Il y a l’Idée.
Elle peut naître d’un entretien écouté à la radio, comme celui-ici :

Et, immédiatement fera sens. Elle introduira un projet (mon héros est un moine Zen, je l’ai visualisé) ou elle nourrira un projet à qui il manquait une patte (mon héros s’ennuie dans sa banque et sa femme le trompe avec un moine Zen) ou elle le conclut, brillamment (mon héros, après avoir tué sa femme infidèle, brule sa banque et finit avec un moine Zen bisexuel). L’Idée peut surgir à tout moment de la journée ou de la nuit, pendant une conversation, un film ou une expo. C’est la raison pour laquelle, comme beaucoup de créatifs, je me promène toujours avec un cahier et un stylo. Au pire mon iPhone, pour noter quelques mots. Je fais bien attention à noter le contexte dans lequel l’idée m’est venue : si je ne note que l’idée, à la relecture, 2 heures ou 6 mois après, elle n’aura peut-être plus de sens. Le contexte est important.

Ensuite, il y a la Fin. Toujours. Je ne peux pas commencer un projet sans savoir comment il se termine. J’ai souvent, d’ailleurs, depuis que j’ai commencé à écrire sur mon blog mes petites nouvelles, fin 2004, l’idée très précise de comment se termine mon histoire. J’ai ma chute. Tout mon travail consiste alors à poser des chicanes écrites pour ralentir la survenue de cette chute. Que ce soit en trois pages, en trois chapitres ou en un roman complet, je sais précisément où je vais et j’y vais le plus discrètement ou le plus tardivement possible. Sans fin, impossible de tracer un carnet de route. Non, je ne pense pas que la fin arrive par magie en se mettant à écrire, comme si les personnages allaient prendre vie seuls et donner une direction au livre/projet. Je crois qu’on peut changer de fin en cours de route, qu’on peut trouver une seconde fin derrière la fin (Millenium tome 1 est formidable, pour ça) mais il faut vraiment être génial ou logorrhéique pour débuter un projet sans avoir une vague idée de sa conclusion.

Vient ensuite la phase du Mystère Suant qu’on pourrait résumer ainsi : je me tais, je ne raconte pas sur quoi je suis et je bosse, seul, dans mon coin. J’avance. C’est long, c’est pénible parfois, parfois c’est jouissif mais je ne dis pas que je bosse : je bosse, point. Sur quoi je suis, en ce moment ? « Mon Nouveau Projet ». Tant qu’il n’est pas fini, il n’existe pas. Tant qu’il n’est pas fini, il peut être volé ou copié. Tant qu’il n’est pas fini…Il risque de ne pas être fini. C’est fragile, tout ça. Donc je me tais et j’avance.

Je pense à ça parce qu’hier soir, encore, on me demandait sur quoi j’étais, en ce moment. Le type a du me trouver bien vague :

– Oh, j’écris des trucs. Pour la télé.

Et j’ai changé de sujet.

« J’écris des trucs ». Non mais. En vrai, j’écris MON TRUC ENORME que je porte en moi depuis le mois de février et qui me dévore la tête et qui m’occupe toutes mes pensées. Mais tant qu’il n’est pas fini, je me tais. Je n’ai pas à déflorer le sujet ou l’intrigue. Elle est en moi. Elle est là. Je vis avec. Nous vivons ensemble les meilleurs moments de cette gestation : au chaud, tranquilles. Elle aura le temps de vieillir, de prendre des coups et de se rider après sa naissance. Pour le moment elle est en moi et je n’ai pas à la montrer. Un peu comme ses gens qui annoncent à tous leurs réseaux qu’ils se sont mis au régime ou qu’ils reprennent le sport : à la moindre tartelette photographiée et postée sur Facebook fusent les commentaires. Ne jamais expliquer, ne jamais se justifier, ne jamais dévoiler : c’est personnel, c’est complexe, c’est fragile car basé sur mon désir et ma motivation : ça m’appartient et je vous le montrerai quand ce sera fini et pas avant.

Plus complexes à appréhender viennent les phases de ressac. Ces moments où tu ne fais rien, où tu n’écris pas, où tu penses à tout sauf à écrire et travailler. Tu lis, tu regardes une série, tu glandes sur Facebook (Jamais je n’ai trouvé une seule idée valable et exploitable sur Facebook en quatre ans. Ni sur Twitter). Par contre, en lisant des romans, des essais, des biographies, en avalant des kilomètres de séries, en marchant en forêt ou en parlant avec de vraies personnes, oui. Les réseaux sociaux ne sont pas une source intéressante pour le créateur. Un moyen de tromper l’ennui, oui. Un emmerdement chronophage de plus, largement. Le mode de pensée des réseaux sociaux est comme un courant alternatif qui n’alimente pas la machine électrique installée dans ma tête. C’est même plutôt l’inverse et de façon putassière. Les réseaux sociaux donnent l’illusion que les neurones travaillent. Quand vous mâchez un chewing-gum light, vous donnez l’impression à votre corps qu’il faut tout de même secréter de l’insuline pour l’éliminer : vous perdez de l’énergie et mettez en branle des dizaines d’organes pour un apport calorique nul. C’est la même chose avec Facebook et la création.

Un exemple simple de phase de ressac utile. Vous regardez Homeland, saison 2, épisode 2. Vous trouvez ça à chier. Notez bien qu’un « à chier de Homeland », c’est comme un médiocre morceau des Beatles : la moitié de la planète s’en contenterait en offrant son rein pour le posséder. L’épisode se traine. Vous baillez en tripotant votre iPhone, histoire de rafraîchir…Facebook. Et puis il se passe un truc. Un rebondissement. Vous la voyez arriver comme un camion, la chute. Oh, les mecs, vous êtes trop nuls.
EXERCICE ! Oui, qui est le plus malin ? Moi ou le scénariste de Homeland ? (je sais qu’on dit jamais « Moi » en premier mais comme c’est moi le plus malin, j’emmerde ce con et les bonnes manières). Là, je mets en pause la série et je me penche vers mon compagnon de canapé :

– Tu vas voir, il va la tuer et après il va raconter que c’était un accident de ski. Elle avait mal enclenché ses fixations.

Deux options :

– Soit je suis meilleur que le scénariste et généralement je ne regarde plus beaucoup la série, ensuite.

– Soit, la plupart du temps, le scénariste me fait claquer ma gueule de sale punaise et justifie son salaire de ministre : j’en reste bouche bée. Je l’avais pas vu venir. Précisément aussi parce que le type savait où il allait et il m’avait balladé sur une fausse piste super sexy, juste avant. Ah, ce mec est trop fort, je l’adore. Je veux être bon comme lui, quand je serai grand. Souvent, je me repasse après la scène pour la regarder une deuxième ou une troisième fois. L’épisode 5 de la saison 2 de Homeland (PAS DE SPOILER) est un modèle du genre. Un dialogue. Un face à face. Une pièce nue. Et une complexité inouïe dans les rapports humains. La fin du 4 me laissait penser que les scénaristes avaient tout foutu en l’air. C’est l’inverse qui se produit.

Mon exercice est important car il me recale à ma place de spectateur : je me suis laissé entrainer dans l’histoire.

Quand, dans MES histoires, je suis fasciné par une chicane balancée tout droit de mon cerveau, là c’est gagné. Oui, oui, on peut s’épater soi-même en cours d’écriture : c’est le fameux moment où « les personnages prennent vie ». Où vous êtes traversé par un truc de dingue qui ne s’explique pas. Mais ce truc de dingue est un muscle. Je ne suis pas devenu capable de trouver des ressorts narratifs en claquant des doigts. J’ai vu, entre 11 et 21 ans, trois à quatre films par week-end à la télé (merci Canal +, le magnétoscope) et trois à quatre films par mois au cinéma (merci, Maman). J’ai lu, dès l’âge de sept ans, un à …dix livres par mois, pendant des années. Jusqu’à l’arrivée d’internet, en gros. Je dévore Wikipedia en long, en large, en travers. Je note toutes les recommendations que vous balancez sur les réseaux et je leur donne une chance. Je n’écoute pas souvent la radio car je ne sais pas faire deux choses en même temps, hélas, mais quand je le fais, je prends des notes : je reproduis les mots qui m’ont marqué et la façon dont ils ont débarqué dans une phrase, dénotant le niveau d’éducation, d’éloquence ou de stress de la personne.

Je passe beaucoup de temps à observer des choses médiocres : le téléshopping ou les scripted reality. Certaines émissions de télé. Je les « observe », oui. Je ne me contente pas de les avaler : je les critique, je prends le temps de réfléchir dessus. Pourquoi elles me fascinent, pourquoi elles m’agacent. Ces deux sentiments de téléspectateur sont hyper-importants dans mon processus créatif : je dois être capable de pouvoir les reproduire quand j’écris. J’exerce également mes neurones à améliorer ce que je trouve améliorable, à structurer/renforcer/embellir la structure narrative, donc, comme je l’ai fait récemment avec le Grand 8 (Laurence Ferrari est touchante, je vous en reparlerai, un jour). Je ne le fais pas « gratuitement » : je le fais car c’est un défi posé à la fluidité de ma propre narration. Comment, moi, je raconterais l’histoire ? Comment, moi, qui me targue d’en avoir vu, des choses, peut-être scotché par du téléshopping ? Quel ressort est donc activé à l’insu de mon plein gré ? Comment puis-je utiliser le même pour attraper celui qui regardera ma série au moment d’aborder un long tunnel narratif ?

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