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De l’expérience personnelle au roman

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Un constat : 90% des manuscrits s’inspirent d’une expérience personnelle de l’auteur.
Le défi : donner à l’histoire un caractère universel, pour qu’elle intéresse des lecteurs au-delà de votre cercle amical et familial. La recette ? Elle n’existe pas. Mais on peut s’inspirer de quelques exemples réussis.

 

Commençons par un pari. Selon toute vraisemblance, si vous écrivez un roman, votre personnage principal s’inspire plus ou moins largement de votre vie. Je dis ça sans jugement, hein : c’est ce que nous faisons à peu près tous.
Le hic, c’est que nos vies sont rarement exceptionnelles – et au final, assez peu romanesques. Mais bonne nouvelle : ce n’est pas grave ! L’écriture est justement ce qui permet de transcender le quotidien, d’en faire une réalité augmentée…
… Mais augmentée de quoi, au juste ? Sûrement pas de grands mots. Ce n’est pas en ajoutant des adverbes ampoulés et des points d’exclamation qu’on donne de l’intérêt à une histoire. C’est en la faisant vivre.

Romancer pour faire plus vrai

Le vrai truc, s’il y en a un, pour transformer en roman une expérience personnelle, pourrait tenir en deux mots : il s’agit de faire vrai. Et attention : le vrai ne s’oppose pas ici au faux – vous êtes l’auteur, vous avez tous les droits : inventez donc tout ce que vous voulez. Le vrai, dans le roman, s’oppose au cliché, à l’artificiel, à l’incohérent.

Illustration (fréquente) : votre narrateur/trice est inspiré de votre vie, mais au fil de l’écriture vous lui avez inventé des qualités / des défauts / des aventures… Bref, après 100 pages, normalement, ce n’est déjà plus vraiment vous. Mais il y a cette anecdote vécue, là, qui vous plaît beaucoup. Alors vous l’incluez dans l’histoire, et là vous cherchez à être le plus près possible de ce que vous avez vécu, parce que quand même c’est une belle histoire, tout le monde rit toujours quand vous la racontez…
Eh bien voilà : il est fort possible que dans le contexte du roman, cette anecdote sonne faux. Parce que vous l’aurez écrite en pensant à vous et plus au personnage, et que le lecteur sentira la différence.

… Bref ! C’est la vérité du roman qui compte, pas l’exactitude factuelle. Et pour cela, il n’est pas forcément besoin d’aller chercher midi à quatorze heures – on peut rester simple et réussir à transformer sa vie en roman. Quelques exemples ? Allons-y.

Rachel Vanier – Hôtel International (Intervalles, 2015)

vanierMadeleine part au Cambodge sur un coup de tête après le décès de son père. Elle s’y terre, boit des mojitos, trouve une colloc, se fait des amis, se fait embaucher par un Français expatrié… Et la voilà qui trime pour monter la première Fashion Week à Phnom Penh, toujours sans vraiment savoir ce qu’elle fait là…
La trame est simple. L’écriture est énergique, souvent proche de la chick-litt avec ses références culturelles pop, sa frivolité assumée et son ironie auto-dépréciatrice. Mais il y a une énergie, et une connivence qui s’installe avec le lecteur – peut-être justement parce que l’auteur n’en fait pas trop, et qu’elle nous fait vivre le Cambodge plus que les atermoiements existentiels de Madeleine.
C’est bien cela, la force du livre : l’auteur qui vous prend par la main et vous emmène ailleurs. Sous la plume de Rachel Vanier, Phnom Penh se met à exister, avec son trafic démentiel, ses tuk-tuks et ses guérisseurs, ses expatriés, les conditions de travail dans les usines de textile…

Au final, en lisant ce livre, vous noterez qu’il suffit de peu pour que ça fonctionne : une trame fictionnelle à la fois simple et solide (la fuite de la jeune femme en deuil) et hop, vous pouvez y accrocher des expériences vécues – à condition de tout soumettre à la trame fictionnelle, et d’éviter le danger de vouloir tout dire. Rachel Vanier a parfaitement géré tout ça.
(… enfin presque : lectrice, lecteur, sauras-tu repérer l’anecdote-que-l’auteur-n’a-pu-s’empêcher-de-raconter ?)

 

Titiou Lecoq – Les Morues (Au Diable Vauvert, 2011)

moruesTrois ans plus tôt, une autre jeune femme avait montré la voie. D’abord connue pour son blog, Titiou Lecoq a publié un premier roman, Les Morues, où il était aussi beaucoup question de mojitos entre amis…
Malgré cette difficulté de départ (rien de moins romanesque que des discussions entre amis !), le roman tenait néanmoins par sa fraîcheur et ses fulgurances… et surtout grâce à une trame policière (l’enquête sur le suicide d’une amie) qui servait à la fois de prétexte à l’histoire et d’étai à l’ensemble. Une enquête qui donnait aussi un peu de profondeur au livre tout en faisant sortir les héros de leur bar – du romanesque, en somme. Au final, Les Morues s’était imposé comme une belle surprise – du coup, bonne nouvelle, il est maintenant disponible en poche.
Si je vous parle de Titiou Lecoq, c’est aussi parce qu’après ce premier roman, elle a réussi la gageure d’en écrire un deuxième sans les béquilles du polar et du récit personnel. Un roman 0% autobiographique dans lequel elle aura pourtant mis beaucoup d’elle, puisqu’il est question de ses marottes – le journalisme, le web, le sexe. Un livre qui, l’air de rien, couvre dix ans d’histoire du web – ceux qui le font, ceux qui s’en servent et ceux qui s’y perdent. Un livre qui ne parle plus de Titiou Lecoq, mais de nous, en somme.
La théorie de la tartine est sorti en janvier, et il est bon.

 

Et en bonus…

Allez, pour la bonne bouche et pur tous les goûts, quelques autres exemples de « transformation romanesque » remarquables :

Le petit grain de café argenté (Guillaume Tavard), sur une expérience chez McDo : magnifique exemple de mise à distance humoristique du sujet.
La disparition du monde réel (Marc Molk) : un été de vacances entre amis, et le regard du narrateur qui se détache…
La chance que tu as (Denis Michelis) : une mise à distance plus symbolique, en passant par l’absurde pour mieux démonter les mécanismes du travail.

Je pourrais aussi vous citer les livres de Laura Alcoba (Manèges : Petite histoire argentine vient de sortir en poche), Maria Pourchet (on en causait ici) ou Moi non de Patrick Goujon. Et tout Patrick Goujon, d’ailleurs. Je m’arrête, ça vous fait déjà beaucoup, trop sans doute.
Mais après tout, la lecture nous fait souvent gagner du temps sur l’écriture.
A bientôt.

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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