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Evitez les clichés (par pitié) !

BG 5pourcent

En littérature comme dans la vie de tous les jours, il est des défauts qu’on remarque facilement chez les autres et qu’on se passe étrangement à soi-même. C’est particulièrement vrai des clichés, que les éditeurs agacés retrouvent de manuscrit en manuscrit… Mais soyons optimistes : c’est en prenant conscience des clichés les plus éculés qu’on pourra mieux les éviter.

Cliché : idée trop souvent répétée ; lieu commun ; banalité (Larousse)

Dans un roman, le cliché se débusque souvent au détour d’une phrase, avec une expression éculée que l’auteur emprunte au vocabulaire populaire (« dans les bras de Morphée »)… ou littéraire (dans les mauvais romans, on « étanche sa soif » au lieu de boire). Parfois, il prend la forme d’un personnage entier – au hasard : un détective privé dépressif et alcoolique.
Mais au fait, pourquoi est-ce un problème ?
Parce qu’à force de lire des manuscrits, un éditeur finit par devenir allergique aux clichés autant qu’aux fautes de syntaxe. Outre le manque d’originalité, il y voit un signe de paresse, un manque de travail – bref, tout ce qui lui fait perdre inutilement son temps. Alors soyez sûr que si votre première page comporte plus d’un cliché, il n’ira pas beaucoup plus loin.

Ceci posé, essayons-nous à une rapide typologie avant d’aller débusquer les clichés dans nos manuscrits…

Les clichés lexicaux

On y passe tous. Un moment de fatigue, une phrase qu’on écrit sans vraiment y penser – et pan ! C’est un cliché qui fond sur la page.
C’est ainsi que la confiance est toujours aveugle, l’amitié toujours indéfectible, la banalité affligeante, la vitesse foudroyante, etc. Et que dire du frêle esquif…
Dans le même ordre d’idées viennent les comparaisons éculées et autres métaphores qu’on croit, à tort, littéraires – comme le soleil qui darde ses rayons ou le métro qui vomit son flot de voyageurs.

(NB – De façon générale, ne vous sentez pas obligés d’utiliser
comparaisons et métaphores, hein. Le cliché n’est jamais loin.)

Les clichés de situation

Au-delà des mots, des scènes entières peuvent relever du cliché.
– Un grand classique : pendant que votre protagoniste prend son petit-déjeuner, la radio annonce les nouvelles, dans lesquelles se cache un élément de contexte important pour l’intrigue. Le cliché est complet si votre personnage se fend d’un commentaire acerbe sur la marche du monde ou l’indigence du journalisme.
– Autre exemple, plus subtil : « Il/elle se regarda dans le miroir et… [ici, une description physique du personnage, ou (variante élaborée) une promesse qu’il se fait à lui-même]. » Habile, pensiez-vous ! (j’en suis sûr : je l’ai fait aussi) Un tel procédé n’est certes pas à proscrire. Mais il peut être utile de savoir que des milliers d’auteurs l’ont déjà utilisé…

Les clichés de cinéma

Passons donc rapidement sur les clichés de téléfilm qu’on retrouve plus souvent qu’on ne le croit dans les manuscrits…
– au bout du rouleau, W ne se rase plus ;
– très énervé, X balaie d’un revers de main la table du dîner ;
– Y, désespéré, s’effondre dans le canapé, une bouteille de whisky vide renversée à ses pieds ; (variante téléfilm français : le notable démasqué qui révèle sa profonde vulgarité en buvant au goulot un Château Petrus) ;
– un coucher de soleil (que l’on n’oubliera pas de décrire avec moult adjectifs) éblouit Z et Z’ tandis qu’ils échangent leur premier baiser.
Mais vous êtes au-dessus de ça, non ? Allez, un dernier pour le plaisir :
– A et B se vouvoyaient. Après avoir couché ensemble, ils se tutoient (vous n’aviez pas remarqué cette convention de doublage des films hollywoodiens ? Maintenant que vous avez lu cette ligne, vous le remarquerez à chaque fois).

Sortir de la caverne

Le cliché n’est pas seulement un signe de paresse intellectuelle. Il révèle aussi, dans nombre de textes, une imagination qui tourne à vide : abuser des clichés, c’est un peu comme écrire depuis l’intérieur de la caverne de Platon, avec pour matériau non pas la vie au dehors, la vraie, mais les seules ombres projetées sur les murs… en l’occurrence, sur les écrans.
Pierre Jourde dit tout ça mieux que moi : pour l’auteur débutant, explique-t-il, le cliché rassure, « il fournit à la représentation l’assurance implicite qu’elle touche juste » (après tout, d’autres l’ont dit ainsi, je serai compris !). « Or, en réalité, c’est l’inverse qui se produit. Le cliché n’est que de la représentation, des mots tellement oublieux d’eux-mêmes qu’ils se prennent pour des choses. Le cliché fait qu’il n’y a que des mots, et non une réalité. »
Et quand il n’y a que des mots, le lecteur se lasse (très) vite.

La voie du best-seller ?

Bien sûr, vous pouvez choisir d’être un écrivain de la caverne. Ça peut se révéler très lucratif. Mais alors, un conseil : si vous recourez aux clichés, faites-le en conscience, et allez-y à fond !
Faites comme Marc Lévy, par exemple : regardez en boucle (oh le joli cliché) des telenovelas sud-américaines pour comprendre ce qui fait pleurer les téléspectatrices, et devenez un as de la dramaturgie. Ou alors, dans un autre registre, voyez le Richard Castle de la série éponyme. Tous les clichés de l’écrivain à succès y sont – et c’était bien là l’intention des auteurs, pour en faire un support de comédie.

On peut tout à fait enfiler les clichés. Le tout est de le faire en conscience, et avec style.

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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4 Commentaires

  1. Bonjour Bertrand

    Je me permets de contester ce qui vous apparaît comme une faute : « – A et B se vouvoyaient. Après avoir couché ensemble, ils se tutoient « .
    Eh bien oui, bien sûr ! que voulez-vous que ce couple fasse d’autre, qu’il continue le vouvoiement après avoir pratiqué le 69 ? Dans quel monde ferait-on une chose aussi hypocrite, inutile et ridicule ?
    Bien cordialement


  2. Plutôt sympa, ce n’est pas les clichés qu’on entend le plus souvent. Je n’avais jamais pensé qu’écouter la radio pendant son petit-déjeuner pourrait être cliché. Par contre, les clichés lexicaux ne sont pas des clichés pour moi, mais des expressions françaises. Après, je comprends que si un éditeur lit plusieurs manuscrits où ses expressions sont monnaie courante, il peut en avoir marre. Mais ce ne sont pas vraiment des clichés, plutôt des tournures courantes.