A la une

(Grand) Cahier de vacances

BG 5pourcent

Les éditions Points ont réédité en 2014 la trilogie du Grand Cahier, d’Agota Kristof. Tout sauf une bluette, mais une lecture parfaite pour oublier le monde autour – et mieux y revenir. Avec, au passage, une magistrale leçon d’écriture.  

La maison de Grand-Mère est à cinq minutes de marche des dernières maisons de la Petite Ville. Après, il n’y a plus que la route poussiéreuse, bientôt coupée par une barrière. Il est interdit d’aller plus loin, un soldat y monte la garde.

Billet 7 - Grand Cahier KristofC’est l’histoire de deux jumeaux de la Grande Ville, pendant la deuxième guerre mondiale, quelque part à l’est de l’Europe. Ils ont été confiés à leur Grand-Mère, une vieille femme acariâtre, sale et seule qui tient une ferme au bout d’un village près de la frontière.

Les deux garçons ne vont pas à l’école. Ils travaillent à la ferme pour gagner leur croûte, espionnent à l’occasion leur grand-mère et l’officier allemand qui a pris ses quartiers à l’étage. A leurs heures perdues, ils s’occupent eux-mêmes de leur éducation. Ils s’enhardissent en se battant jusqu’au sang, s’entraînent à passer pour sourd ou muet, s’astreignent à des « exercices d’immobilité » ou de mendicité…
… Et pour leurs « leçons de composition », ils écrivent dans le Grand Cahier : ils se donnent un sujet lié à leur quotidien, deux heures pour écrire, puis se lisent leurs textes et, s’ils sont bons, les recopient dans le Grand Cahier…
L’une des pages de ce Cahier évoque justement ces exercices d’écriture, en livrant au passage une leçon bien plus efficace que tous les conseils, et que je vous livre donc telle quelle – après tout c’est l’été, laissons donc les grands auteurs faire le travail à notre place :

Pour décider si c’est « Bien » ou « Pas bien », nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons.
Par exemple, il est interdit d’écrire : « Grand-Mère ressemble à une vieille sorcière » ; mais il est permis d’écrire : « Les gens appellent Grand-Mère la Sorcière ».
Il est interdit d’écrire : la Petite Ville est belle, car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu’un d’autre.
De même, si nous écrivons : « L’ordonnance est gentil », cela n’est pas une vérité, parce que l’ordonnance est peut-être capable de méchancetés que nous ignorons. Nous écrivons donc simplement : « L’ordonnance nous donne des couvertures ».
Nous écrirons : « Nous mangeons beaucoup de noix », et non pas : « Nous aimons les noix », car le mot « aimer » n’est pas un mot sûr, il manque de précision et d’objectivité. « Aimer les noix » et « aimer notre Mère », cela ne peut pas vouloir dire la même chose (…)
Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues ; il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire à la description fidèle des faits.
Et voilà. A relire et à encadrer.

La suite de l’histoire est à la fois drôle, surprenante, édifiante, glaçante. Je vous laisse le plaisir de la lecture sans rien dévoiler… Mais on pourra, tout en (re)lisant, prendre quelques leçons supplémentaires – et notamment ces deux-là :

  • L’art de la concision. Pas besoin d’une foule de détails ou d’adjectifs pour créer une atmosphère. Quelques mots suffisent. Par quel miracle ? C’est simple : donnez quelques éléments (bien choisis), le lecteur complétera lui-même le tableau, qui n’en sera que plus riche. Trop de mots, et vous bridez l’imagination du lecteur, vous l’empêchez de se projeter dans votre histoire. « Laissez la place au lecteur », répétait mon premier éditeur, Dominique Gaultier, en coupant ici ou là dans le texte. Je n’ai jamais entendu meilleur conseil.
  • L’art de l’ellipse. Certains chapitres du Grand Cahier reprennent l’histoire là avait fini le précédent ; le plus souvent on comprend qu’il s’est écoulé plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Et pas besoin de le préciser ! Le lecteur le comprend bien tout seul – libre à lui, là encore, de compléter le tableau en imaginant ce qui s’est passé entre temps.

Evidemment, tout ceci demande de l’expérience. Mais ça rend le livre tellement plus fort.

Sur ce, bon été à tous. De mon côté je file acheter le tome 2.

Exercice de vacances

A propos de la faculté de laisser entrevoir une scène entière avec peu de mots, je ne trouve pas meilleure analogie que celle-ci…
Regardez rapidement l’image ci-dessous (sans lire le texte en bas à gauche).

Billet 7 - Allen Telerama

En combien de temps l’avez-vous reconnu ?
Comptez maintenant le nombre de traits du dessin.
CQFD.

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 

4 Commentaires

  1. Ce livre est d’une âpreté et d’une dureté incroyables. Je l’ai découvert il y a quelques mois seulement : oui, il s’agit là d’une véritable leçon d’écriture et de l’art du dépouillement.

    Vous m’apprenez qu’il existe deux autres tomes : comme vous, je file les acheter!