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Il était une ville – Thomas B. Reverdy

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C’est un des livres dont ‘on’ parle en cette Rentrée. Pas parce que son auteur est médiatique ou parce qu’il crée la polémique, non. Parce qu’il est bon, tout simplement. Et on se prend à espérer que sa lecture puisse inspirer d’autres auteurs pour écrire des livres aussi accessibles qu’ambitieux…   

Vous connaissez peut-être l’histoire de Detroit, Michigan : l’ex « Motor City », enfoncée dans la crise depuis les années 70, a perdu en cinquante ans la moitié de ses habitants. Des quartiers entiers sont en friche, les entreprises ferment et les dealers prospèrent, les services publics périclitent… et la ville a été officiellement déclarée en faillite en 2013.

Thomas-B.-Reverdy 2C’est cette ville-là, celle d’aujourd’hui, que raconte Thomas B. Reverdy dans son sixième roman. Mais  comment raconter une ville ? On peut le faire en historien, en journaliste, en écrivain-voyageur, façon « montez, je vous emmène ». On peut aussi le faire en romancier…
– Ah bon ? Mais comment ?
– Facile, petit : en racontant des histoires.

 

La gageure du « grand livre sur… »

Enfin, quand je dis « facile »… Si vous vous y êtes déjà frotté, vous savez combien il est difficile d’écrire un livre sur un thème donné.
Ah, on aimerait bien écrire « le grand roman » sur les années 90, sur le retour à la nature, sur le narcissisme, sur le football ou sur Châteauroux… Mais tout sujet, quand on commence à l’explorer, devient vertigineux. Et le risque est immense pour l’auteur, soit de se décourager devant l’ampleur de la tâche, soit de noyer son histoire en voulant à tout prix y faire entrer toute sa science, au détriment de l’efficacité narrative. Je parle d’expérience – et je ne parle pas que pour moi : combien d’auteurs font faire un détour à leur récit uniquement pour pouvoir placer telle idée, ou telle anecdote qui leur tient à cœur ?
(levez la main si vous n’avez jamais fait ça)

En résumé : si vous partez avec en tête l’idée d’écrire « un livre sur » [insérez ici votre sujet fétiche], il y a toutes les chances que le roman soit raté.
A moins que…

Il était une fois

… A moins que vous ne réussissiez à transformer votre savoir en matière romanesque. Autrement dit : à prendre suffisamment de distance avec votre sujet pour le fondre dans une histoire, une vraie. Ou plusieurs.
« Il était une fois », donc. C’est la promesse du titre de Thomas B. Reverdy. Et il la tient, en racontant cinq histoires qui vont se croiser : Eugène, un ingénieur français, détaché à Détroit pour superviser un projet automobile foireux ; Candice, la serveuse du bar où il prendra bientôt ses habitudes  ; Charlie, un pré-ado qui quartier qui s’apprête à fuguer ; Brown, le policier qui recherche une centaine de gamins récemment disparus ; Gloria, enfin, la grand-mère de Charlie, qui a toujours habité ici.
Cinq histoires qui permettent à l’auteur d’explorer de multiples thèmes : la crise économique, la décrépitude des services publics, ceux qui partent et ceux qui restent, ceux qui s’accrochent et ceux qui tombent, la jeunesse et les fantômes du passé… Cinq histoires qui finissent par composer, eh oui, un grand roman sur Détroit.

Admirez cette construction

Il y a beaucoup à retenir de « Il était une ville ». Et dans le cadre de cette rubrique modestement « technique », je vous suggère de le lire en gardant un œil sur la construction du roman.
Repérez l’alternance des points de vue d’un chapitre à l’autre, les personnages et les histoires qui se croisent, notez l’insertion des réflexions sur la ville au cœur de chapitres qui, tous, font avancer le roman… Et je ne vous demande pas d’admirer une cathédrale de complexité, au contraire : vous verrez comme tout semble simple !
Evidemment, il faut beaucoup de travail pour atteindre cette simplicité – je ne sais pas comment travaille Thomas B. Reverdy, mais j’imagine qu’il lui en a fallu, des versions et des tâtonnements, pour arriver à cette construction. (sinon, qu’il reçoive ici l’expression de ma plus sincère jalousie)

Au fil des pages, vous noterez aussi l’évolution des personnages. Voyez Patrick, par exemple, ce cadre américain à la chemise hawaïenne et au sourire ultra-brite, qui développe une maladie de peau au fur et à mesure que son projet se délite, et en vient à ne plus finir ses phrases, ni ses mots… C’est presque rien – quelques mots dans le roman, à quelques chapitres d’intervalle, et ça suffit. Pas besoin d’en faire des tonnes quand on maîtrise son sujet.

De l’art du cliffhanger en « littérature générale »

Vous remarquerez enfin tous les petits mécanismes de dramaturgie qui suscitent la curiosité du lecteur : ces informations partielles, questions dont on sait qu’on aura la réponse quelques chapitres plus loin, et ici ou là un cliffhanger joliment placé. Celui-là, par exemple, qui vient clore un chapitre où, au bar, Eugène s’interroge sur la ville et sur sa mission, tout en regardant travailler Candice.

Lorsque nous regardons les sauts des danseuses, les trapézistes, le funambules, il y a toujours cette fraction éclatante et infime de danger – c’est cela qui fait notre plaisir -, et ce travail épuisant de la répétition que nous ne voyons pas, cette perfection apprise et qui ne rate jamais – c’est cela qui fait notre admiration. Comme une phrase qui prend des détours et parvient à s’achever. Candice était comme ça dans le chaos du Dive In.
C’est à ce moment qu’entre dans le bar ce gros type au chapeau mou.  

Le contraste des rythmes et du vocabulaire entre les deux paragraphes et ce chapitre contemplatif qui soudain te promet du nouveau et relance l’histoire… Chapeau !

La mécanique et l’intelligence

Construction, évolution, cliffhangers. A la limite, tu me diras, j’aurais aussi bien prendre en exemple un roman de gare, ou une comédie romantique – ce genre de livres à l’intrigue épaisse comme un téléfilm d’M6 et qui avancent tout seuls en accrochant tranquillement quelques clichés sur une trame narrative en béton.
J’aurais pu, c’est vrai, parce qu’il y a toujours à apprendre des histoires bien construites. Après tout, quand on veut devenir Picasso, il vous faut bien apprendre d’abord les bases du dessin.
Mais je tenais à prendre un roman que vous retrouverez sur les listes des prix d’automne. Pour montrer combien compte le travail de construction hors d’un genre codifié. Pour voir aussi que la construction n’est pas tout. Elle n’est que le support de l’histoire. Tout le reste, c’est l’intelligence de l’auteur, son style, son œil, sa tendresse pour les personnages, ou encore cette page entière de description d’un champ de neige au soleil du petit matin sur une friche industrielle de Détroit.
Parce que, permets-moi de te le dire : tu es peut-être capable d’écrire une page sublime sur un champ de neige au soleil, mais si ton roman n’est pas parfaitement construit, ton lecteur aura du mal à en saisir toute la force et la subtilité.

Voilà, c’est tout. Lisez donc Thomas B. Reverdy. Prenez des notes, et surtout, prenez du plaisir.
On peut faire les deux en même temps, oui.

 

TReverdy-EvaporesLes évaporés

Oh, et une dernière chose. Je sais que les livres sont chers. Si jamais tu es arrivé-e jusqu’au bas de cette page, tu te dis peut-être : « ok, on verra, j’attendrai qu’il sorte en poche ». Je te comprends.
Si tel est le cas (j’en serais déjà heureux), alors je te suggère de ne plus attendre et d’aller chercher en poche le précédent roman de Thomas B. Reverdy : « Les évaporés ». Tu y retrouveras à peu près tout ce que je viens de dire ici. Si tu t’intéresses au Japon, alors n’hésite plus et fonce le lire. Et si tu es fan de Brautigan, eh bien, ce sera un cerisier en fleurs sur un splendide gâteau.

Bonne lecture.

 

L'Auteur

Dorothée Corbier

Déléguée générale adjointe de la Fondation Bouygues Telecom, j'anime avec Céline le programme Nouveaux Talents.

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