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L’art (méconnu) de la nouvelle

BG 5pourcent

 

Dans le monde anglo-saxon, la nouvelle est l’antichambre du roman : les auteurs s’exercent d’abord à la forme courte, et se font souvent repérer ainsi par les éditeurs. C’est moins le cas en France, où la nouvelle est souvent considérée comme un art mineur. Erreur ! Ecrire une bonne nouvelle demande un fameux talent, dont on gagnera à s’inspirer… En voici quelques exemples.

Pour cette dernière chronique de l’année, une fois n’est pas coutume, permettez-moi de parler un peu de moi.
Avant de publier des romans, j’écrivais des nouvelles. Certaines ont même reçu des prix qui m’ont encouragé à continuer. Mais avec le recul, je peux le dire : il s’agissait surtout d’ébauches. Des essais de style ou de construction, des anecdotes montées en épingle… Je les ai présentées à des éditeurs ; elles ont été refusées. Et je dois bien le reconnaître : les éditeurs avaient raison.
… Et pourtant, c’est bien comme ça que l’on progresse : en menant des histoires au bout, en tentant des choses, en essayant de progresser à chaque fois jusqu’à ce qu’on sente que oui, ça y est, on a trouvé sa voix. Ou une voix, en tout cas – celle qui nous paraît naturelle et dans laquelle on aura plaisir à écrire.

Ecrire, et lire des nouvelles

Progresser, bien sûr, ce n’est pas seulement écrire : c’est aussi lire ce qu’écrivent les autres. A l’époque, je me souviens, je lisais les nouvelles d’auteurs débutants sur le web ou dans des revues spécialisées (on peut faire de même aujourd’hui sur Wattpad ou Fyctia), j’achetais les recueils des grands auteurs, je comparais ce que j’écrivais avec les unes et les autres, je repérais ce qui fonctionnait chez les uns, je cherchais les défauts dans les textes les moins bons et souvent les retrouvais dans les miens, alors je retravaillais…
Bref : je n’étais toujours pas au niveau, mais je progressais.
Aujourd’hui je lis moins de nouvelles. Je décortique plus volontiers les romans et leur construction. Mais parfois, un excellent recueil, et c’est comme un paquet de bonbons qu’on mange tranquillement dans un avion, le nez au hublot entre deux histoires.
… Et donc, sans vous lancer dans un pavé de 300 pages, vous pouvez, plus fac

… Des nouvelles, donc. Mais lesquelles ?

Bonne question.
Disons qu’il y en a pour tous les goûts. Je tenterai ici une catégorisation assez arbitraire, et plutôt floue – après tout, c’est quand même un peu triste, les catégories trop bien définies. Je parlerai surtout d’auteurs français, si possible que l’on peut trouver en poche…
C’est parti.

Les histoires courtes

nouvelles-marechalFabien Maréchal, auteur du très bon recueil « Dernier avis avant démolition » (ed. Antidata), disait récemment que chaque histoire a sa longueur propre. Certaines méritent soixante pages, certaines sont parfaites en dix. Et contrairement à ce que beaucoup pensent, la nouvelle à chute n’est pas le seul modèle possible ! On ne saurait mieux dire : la nouvelle, ce n’est pas un genre avec des codes à respecter – c’est un art d’écrire des histoires courtes, où tout est possible.
La plupart des recueils qui ont fait parler d’eux ces dernières années sont le fait de vrais raconteurs d’histoires, comme Anna Gavalda (« Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part », J’ai Lu), ou Tonino Benacquista (avec une tendresse pour son premier : « La machine à broyer les petites filles », ed. Rivages Noir). Pour des histoires très courtes et grinçantes, citons aussi Yves Pagès (« Petites natures mortes au travail », ed. Points Seuil).

Les études de caractère

Autre catégorie de nouvelles (qui n’empêche évidemment pas de raconter une histoire) : celles qui s’attachent à un personnage – quelqu’un qui pourrait être un personnage secondaire de roman mais qui devient ici, le temps d’une dizaine de pages, le personnage central.
On pourrait citer ici Raymond Carver, peut-être le plus fameux nouvelliste américain, qui savait en quelques lignes brosser un caractère (lisez, et voyez comme la « psychologie » des personnages n’apparaît qu’à travers leurs actions ! Du grand art). En France, Olivier Adam est peut-être le plus proche de Carver – je suis parfois sévère sur ses romans, mais son recueil « Passer l’hiver » (ed. Points) le place assurément parmi les meilleurs.
Au rayon classique, on ira aussi relire Sartre, et son recueil Le Mur (« Erostrate », chef d’oeuvre en 10 pages !)

Les nouvelles d’ambiance

Maupassant excellait dans ce genre de nouvelle, qui en quelques lignes vous plonge dans une ambiance particulière – fantastique ou quotidienne, parfois les deux en même temps…

Dans cette veine – peut-être la plus difficile à tenir pour un auteur, je recommande avec chaleur deux recueils publiés aux éditions de l’Olivier : Mathieu Rémy (« Camaraderie ») et en 2016 Erwan Desplanques (« On a eu du mal »). Le genre de nouvelles où l’histoire en elle-même peut être minimaliste, mais qui gardent le lecteur sous tension simplement par le mystère dont ils entourent leurs personnages. Du grand art.

… Et puisque tout est lié, tiens : Erwan Desplanques a commencé à publier ses nouvelles dans la revue Décapage, dont nous parlions la dernière fois.

Voilà deux lectures parfaites, peut-être pas au coin du feu mais dans un train, un bain, une salle d’attente… La nouvelle, c’est la liberté pour le lecteur comme pour l’auteur. Et pour clore ce cycle de chroniques 2016, n’ayons pas peur d’enfoncer le clou : Lisez des nouvelles, repérez ce qui fonctionne et ce qui pêche, ce qui vous touche et ce qui vous emmerde. Lisez, et un jour vous la trouverez : la nouvelle qui vous permettra de découvrir quel écrivain vous avez envie d’être.

Très bonne(s) lecture(s) à vous.

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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