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Les conseils d’écriture de Philippe Jaenada, recueillis par Sophie Adriansen

Comment travaillent les écrivains ? Pourquoi écrivent-ils ?… Les témoignages d’auteurs recueillis par Sophie Adriansen* seront une mine de conseils d’écriture et de conseils de lecture pour la communauté des jeunes écrivains.

 

Philippe Jaenada est né en 1964. Il est l’auteur de huit romans, dont Le Chameau sauvage (Julliard, Prix de Flore 1997 et prix Alexandre-Vialatte, adapté au cinéma par Luc Pagès sous le titre A+ Pollux), Vie et mort de la jeune fille blonde (Grasset, 2004), La femme et l’ours (Grasset, 2011), Sulak(Julliard, 2013).

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

J’en donne régulièrement (disons plutôt des avis, des points de vue, que des conseils), je reçois pas mal de manuscrits, on me pose des questions. Et je dis toujours la même chose, à peu près. Deux trucs.

D’abord, j’ai une conviction, du moins une opinion, c’est qu’un livre (je ne parle pas d’un objet commercial – que je respecte, par ailleurs, chacun fait ce qu’il veut – mais d’une création artistique, littéraire) est, doit être, le reflet de son auteur, l’expression écrite de ce que l’auteur « contient » à l’intérieur, en profondeur, et qui est inexprimable autrement que par l’art, quel qu’il soit. Le but est donc assez simple, pas la peine de s’inquiéter : il suffit de tenter de traduire ces choses internes et profondes en mots, en phrases, en livre, roman ou pas, le plus fidèlement possible, quelle que soit la manière, le langage, utilisés, en essayant de ne pas perdre trop de substance dans le processus. Donc ça, c’est un travail, avec la simplicité mécanique qu’il peut y avoir dans ce mot. Il faut le faire le mieux possible, ce travail, s’entraîner, s’appliquer, s’acharner si nécessaire, y consacrer beaucoup de temps, mais ça reste un travail. La matière première est déjà déterminée, fixée, à l’intérieur. Si l’on est quelqu’un de, comment dire, « intéressant », pour simplifier, particulier, on a une chance de produire un livre intéressant, particulier. Sinon, même avec beaucoup d’efforts, non. Donc inutile d’angoisser, de stresser, de croiser les doigts en tremblant : c’est déjà décidé. Il suffit de faire de son mieux pour se traduire, et ce sera aux autres de juger si on est intéressant ou pas, et par conséquent le livre. De même qu’on ne peut être que ce qu’on est (dixit, très justement, Jacques le fataliste), on ne peut écrire que ce qu’on est. C’est rassurant, non, de se dire qu’on ne peut pas changer les choses ? Ça enlève de la pression, de l’inquiétude (très mauvais, l’inquiétude). Ça enlève cette saleté pernicieuse et corrosive qu’on appelle l’espoir.

Ensuite, je leur suggère de ne surtout jamais écouter les conseils (techniques, j’entends). Ceux des éditeurs, des critiques, des amis, de la boulangère. Personne n’est spécialiste incontestable en art, en âme humaine, en littérature. Si un spécialiste affirme que tel passage est trop long ou que tel personnage est inutile, l’un de ses confrères spécialistes peut affirmer que le passage mériterait d’être développé et que le personnage est discrètement essentiel. Si un éditeur vous explique que les digressions nuisent à la fluidité du récit, au confort de lecture, à l’essence de l’histoire principale, un critique (ou vice versa, bien sûr) pourra vous assurer qu’au contraire elles constituent la saveur, la spécificité « jubilatoire », comme ils disent, du livre. (Pour ce dernier exemple, au sujet des digressions et parenthèses, je sais de quoi je parle.) Selon ma théorie (c’est un grand mot) qui veut qu’un livre soit « réussi » (ce qui ne veut pas dire « bon ») s’il ressemble d’une manière ou d’une autre à son auteur, une seule personne peut le juger, ledit livre (hormis l’auteur lui-même, mais il n’est pas souvent le mieux placé – c’est comme lorsqu’on se regarde fixement dans un miroir pendant une heure et qu’on se demande (avec anxiété) si on est beau ou pas), c’est celle, sur la planète, qui connaît le mieux ledit auteur – c’est d’une logique implacable, seul un Islandais peut vous dire si votre livre est bien traduit en islandais. Il faut la trouver, cette personne, et ne se fier qu’à elle, qu’à son jugement (elle ne pourra pas affirmer que le livre est bon, mais elle saura si le livre est réussi – or, comme je disais plus haut, c’est à mon sens tout ce qu’on peut espérer : que le livre qu’on a écrit soit réussi, d’autres et le temps se chargeront de décider s’il est bon ou pas). En ce qui me concerne, cette personne, c’est ma femme. Pas un être humain ne me connaît mieux, donc je n’écoute, réellement, qu’elle.

C’est rassurant (j’aime bien conseiller des trucs rassurants, ça ne fait pas de mal d’être un peu rassuré, ce n’est pas du luxe), de ne pas avoir à se demander s’il faut écouter les suggestions d’Untel ou de Tartempion, de ne pas craindre d’être en train de commettre une erreur, non ?

Retrouvez l`interview complète de Philippe Jaenada sur le blog de SophieLit.

 

Sophie Adriansen est l’auteur de plusieurs ouvrages en littérature générale et en littérature jeunesse, notamment « Je vous emmène au bout de la ligne » (Max Milo), « Trois années avec la SLA » (Editions de l`Officine), « Un meeting » (StoryLab), « J’ai passé l’âge de la colo ! » (Editions Volpilière), « Louis de Funès – Regardez-moi là, vous ! » (Editions Premium), « Quand nous serons frère et sœur » (Editions Myriapode). Ses nouvelles ont été publiées en recueils et dans différentes revues. Plus d`infos sur son site www.sophieadriansen.fr Elle participe à des jurys littéraires et tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit

L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

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