Chroniques

Ôtez-moi d’un doute

Vous pensez que la panne d’inspiration est ce qui peut vous arriver de pire ? Autant vous prévenir tout de suite, un ennemi plus souterrain et plus vicieux va bientôt se manifester. Un ennemi qui peut décimer d’un seul mot toute l’armée créative dont vous disposez. Car pire que la page blanche ou la panne d’inspiration, il y a la page remplie de mots que l’on remet en cause les uns après les autres d’un simple « mais ». Mais pourquoi mon héroïne ne s’appellerait-elle pas Cunégonde ? Mais ce chapitre où je donne enfin la clé du mystère est-il bien nécessaire ? Mais toute cette histoire de misère sociale en arrière-plan de mon roman en Ethiopie n’est-elle pas un peu surfaite ? Mais suis-je vraiment fait pour être romancier ? Mais qui suis-je au fond ? Autant de vessies, de lanternes sans ampoules et de vrais traquenards qu’il faut démasquer (dans l’exemple, mettre dans la même phrase « misère sociale surfaite » et « Ethiopie » ou « héroïne » et « Cunégonde ». Si vous ne voyez pas le rapport… euh, non, rien).

Car voilà le véritable piège : le doute peut aussi être votre meilleur ennemi. Ou votre pire ami, comme vous voulez. Celui qui vous pousse à écrire des phrases plus ciselées que les précédentes et à faire que votre histoire ne sera pas une plate succession d’événements téléphonés. Celui qui vous empêche d’ajouter l’explosion d’une bombe nucléaire dans un roman médiéval parce que vous trouvez que vous manquez un peu d’action. Un allié puissant et retors, donc, qui bien usité pourrait vous montrer des horizons insoupçonnés.
Il paraît que le doute ne s’arrête jamais. Pour le pire et pour le meilleur. Mais on a les ennemis qu’on mérite, non ? 

Coline Lemeunier a été lauréate du Prix Nouveau Talent en 2008 pour son premier roman 1tox (éd. Calmann-Lévy). Elle est aujourd`hui rédactrice indépendante et vous pouvez la retrouver sur son blog : (mes) aventures d`auteur

L'Auteur

Coline Lemeunier-Daurat

Coline Lemeunier a été lauréate du Prix Nouveau Talent en 2008 pour son premier roman 1tox (éd. Calmann-Lévy). Elle est aujourd’hui rédactrice indépendante.

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3 Commentaires

  1. Comme pour beaucoup de choses dans la vie, nous avons tous notre façon de douter… Ce qui compte c’est de dompter sa propre bête, d’en connaître les petites habitudes finalement. Tiens, si je ne lisais pas le nouveau roman de cet auteur que j’adore par-dessus tout et qui va me foutre en l’air 3 ans d’écriture? Tiens, si je ne relisais pas mes notes en me disant tous les cinq mots que c’est nul (celle-là elle est pour moi :-))? Alors, moi aussi je dis OUI au plaisir d’écrire envers et contre nous!!


  2. Comme c’est étrange que ce billet survienne à deux jours d’une grave traversée de « doutage » (merci les Inconnus!) et j’ai lu vos paroles avec avidité, en quête d’une solution …que vous suggérez et dont je vous remercie.

    Quiconque a la prétention de verser dans la littérature se trouve confronté à traverser des affres sans nom, dont les meilleurs sont ceux que vous avez cités (l’histoire, la trame, les noms, la crédibilité, l’action etc…) et les pires que l’on appelle vocabulaire, tournure, ponctuation – virgule ou pas? et si j’intercalais cette proposition entre deux tirets, aurait-elle plus de force sur le lecteur ou cela fait-il trop digression? etc… Mais ne sont-ce pas des coquetteries puisque le principal et l’accessoire précités ne forment-ils pas en réalité les jouissances de l’écriture?

    Il existe un autre doute, et puissant, que l’on trouve dans les livres – rares – et que l’on appelle l’évidence du talent. Le doute peut ainsi subitement vous étrangler à la découverte d’un auteur merveilleux, qui à chaque page vous surprend par sa puissance, son style, son culot et là vous vous dites : je ne vaux rien de rien de rien. Tout ce que j’ai écrit est bon à mettre au panier. Bonjour alcool et cigarettes et fin de vie pourrie.

    Ca dure quelques jours.

    Et puis, le doute ayant été si fort qu’on ne peut tomber plus bas et qu’il existe un réflexe de survie, on cherche avec une évidente mauvaise foi une raison valable de continuer à noircir d’impalpables pages. Parce que le clavier nous fait de l’œil malgré tout. Ben oui.

    La raison qui chasse le doute? Le plaisir. Le plaisir d’écrire tout simplement. Oust les dieux littéraires, basta les prix Nobel de littérature, à moi le crépitement des touches, les personnages qui me sourient et attendent que je leur insuffle de la vie.

    Le doute né du talent des auteurs vénérés? Un moteur. Parce que si mes auteurs de référence ont eu du plaisir à écrire leurs romans, je peux prétendre à en ressentir tout autant avec mes confidentielles historiettes.

    Vous croyez qu’on aurait eu la moyenne en philo en développant des arguments aussi fallacieux? :)


  3. Ah ce fichu doute. Fut un temps, je n’arrivais pas à avancer parce qu’à chaque nouvelle séance d’écriture, je revenais sur ce que j’avais précédemment écris. Ce que l’on m’a souvent reproché. Tout était sujet à reprise, retravail, retouche et que sais-je encore quel retour en arrière. Du coup, j’ai laissé sur l’établis pas mal de coques ébauchées, plus poncées que moulées, sans grand intérêt en somme.

    Alors que je tente le concours de la Fondation Bouygues, après une longue phase sans écrit conséquent, je me surprends à avancer sans jeter plus d’un coup d’oeil en arrière. Tout juste une légère relecture pour garder le ton et continuer à avancer du même coup de pédale.

    Las,me revoilà prise à partie par ce fichu doute. Il s’attaque à la structure, au choix narratif… au plus gros du travail finalement quand les mots eux semblent tenir bon face à son acharnement.

    Je pense d’ailleurs, que je vais ajouter maintenant un phaseur tout droit sorti de Star Trek pour booster un peu mon texte. Ou alors un T-Rex qui miaule.

    Le pire ? L’idée me plaît. 😀

    Le doute, ce cher ami.