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Quelques (petits) mots qu’on gagne (presque toujours) à couper

BG 5pourcent

Il y a quelques temps, ici même, nous évoquions l’un des grands défauts de 99 % des manuscrits : le « trop de mots ». Nous parlions des ciseaux comme d’un outil majeur de l’écrivain… Mais que couper, au juste ? Voici le premier épisode d’une mini-série où on essaiera d’en dire ni trop, ni trop peu.

Pour ce premier épisode, commençons par le plus facile : des petits mots inutiles qui parsèment tous les manuscrits et qu’il sera facile d’éliminer sans trop se fatiguer… Avec une précision liminaire : ces mots, on les retrouve dans tous les premiers jets, de l’ado débutant au romancier le plus aguerri. La différence, c’est que le romancier aguerri les aura supprimés avant de passer son manuscrit à son éditeur. En théorie…

  1. Les adverbes

Premières victimes de cette cure d’amaigrissement : les adverbes. Et ce n’est pas moi qui le dis, ce n’est même pas un styliste adepte de la phrase sèche : c’est Stephen King :

« Les adverbes semblent avoir été créés pour le bonheur des écrivains timides (…) qui craignent de ne pas s’être exprimés avec clarté » (S. King, Le métier d’écrire)

En deux lignes, tout est dit. On croit souvent que l’adverbe ajoute de la richesse au texte, il ne fait que l’alourdir, ou souligner quelque chose que le lecteur a déjà compris.
Des exemples ? Allez, quelques-uns tirés de lectures récentes :
Elle dormait dans une position vaguement fœtale
– Il jeta furtivement un coup d’œil à travers le trou de la serrure
Le ciel était profondément bleu
– Elle avait confusément l’intuition que…

Essayez donc d’imaginer une position « vaguement foetale » ! Bien sûr, vous me direz : ce n’est pas si grave, et puis mon ciel peut être profondément bleu si je veux… Je vous l’accorde volontiers. Un adverbe par-ci, par-là, c’est innocent, et même s’il n’ajoute pas grand chose, ça fait toujours joli. Le problème, c’est quand ils se multiplient.
Comme dit Stephen, encore lui :

« Les adverbes sont comme les pissenlits. Un seul et unique sur votre pelouse, c’est ravissant. Oubliez de l’arracher, et quelques jours plus tard, vous en aurez cinq, puis cinquante le lendemain (…) puis votre pelouse sera recouverte totalement, complètement et superlativement de pissenlits. »

  1. Les adjectifs

J’entends déjà  quelques cris: « Quoi ? Les adjectifs aussi ?? Faudrait pas pousser notre épatante mémé dans les orties ! » Ou, plus littéraire : « Mais l’adjectif, Monsieur, c’est le sel du texte ! » Ce n’est pas complètement faux. Mais trop de sel, et votre plat n’a plus de goût.
Disons-le : l’art de choisir le bon adjectif est un des plus fins qui soient (lisez Nicolas Bouvier, par exemple, dont les adjectifs participent toujours au dépaysement du lecteur). Mais réussir à créer des images et à projeter le lecteur dans une histoire sans recourir à trop d’adjectifs, c’est aussi un art.
Parce que quand vient l’adjectif, le cliché n’est jamais loin. Et parce que les adjectifs, au fond, sont comme les adverbes : on croit enrichir le texte mais on ne fait que le rallonger. Voire l’affaiblir.

« Plus vous ajoutez de qualificatifs, moins on vous croit », résume Dany Laferrière. C’est qu’un bon texte n’est pas une addition de jolis mots : c’est une pensée qui se déroule, c’est une histoire dans laquelle on se projette. L’adjectif que vous rajoutez pour faire joli ne sert à rien : il n’est qu’un mot sur du papier (ou sur l’écran).

Et s’il faut encore charger la barque, concluons l’affaire avec François Nourrissier (prédécesseur de Pivot en grand maître du Goncourt) : « Il y a trois manières pour un écrivain de se laisser aller : la bedaine, les idées générales de fin de repas, et les adjectifs ». A la vôtre.

  1. Les connecteurs

Mais, ou, et, donc, or, ni, car… Les connecteurs logiques sont des petits mots, ils passeraient presque inaperçus… C’est vrai. On les remarques plus sous d’autres formes : au final, cependant, ainsi, c’est pourquoi, par ailleurs… voilà qui donne tout de suite à votre texte un air pataud. Surtout dans l’œil d’un éditeur avisé.

L’abus de connecteurs est l’un des premiers révélateurs d’un style scolaire, parce qu’il révèle la méconnaissance d’une règle d’or du récit : Ne dites pas, racontez. Autrement dit : n’abreuvez pas le lecteur d’explications sur les motivations de vos personnages, contentez-vous de les faire vivre.
Prenez cet exemple :

« Il pensait que Charlotte était chez elle, donc il l’appela sur son téléphone fixe »
A première vue, rien de très méchant. Mais penchons-nous un peu. Que nous dit cette phrase ? Sur le personnage, pas grand’chose (à part qu’il a l’esprit logique). Sur l’histoire, rien (ce qui nous importe, c’est ce qu’ils vont se dire). Ce que nous voyons là, en réalité, c’est l’auteur en train d’imaginer la scène. Ce qu’on pourrait appeler les « poutres apparentes » du récit : des étapes par lesquelles il a bien fallu passer, mais qui ne servent pas le récit. Un brouillon, en somme. Et croyez-moi : les éditeurs n’aiment pas les brouillons.

… Et s’il fallait encore vous en convaincre, livrez-vous donc à l’exercice suivant :
1. Prenez un de vos auteurs de référence ; ouvrez un chapitre au hasard et comptez le nombre de connecteurs.
2. faites la même chose avec un de vos manuscrits en cours.
Vous voyez la différence ?

Ecrivez bien, et à bientôt.

 

(PS – dans la rubrique « Charité bien ordonnée commence par soi-même », un rapide souvenir personnel… Il y a quelques années, une primo-lectrice sagace m’a fait remarquer un abus de « mais » dans un premier jet que je lui soumettais. Elle avait raison. Je les ai comptés : c’était une épidémie. Ce n’était guère étonnant : j’avais beaucoup hésité sur ce chapitre. L’abus de « mais » n’était que le révélateur de mes propres hésitations.)

 

 

 

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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