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Trois livres français de la rentrée

 

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Non, nous ne décernerons pas ici de prix littéraire. Nous ne sommes pas là pour ça – et puis, à quoi rime un prix quand on n’a pas tout lu ? Néanmoins, de ce qu’on a pu voir de la « rentrée » de septembre, trois livres pourraient particulièrement intéresser ceux qui écrivent. Trois livres où il sera beaucoup question de distance – par rapport à son sujet, à son narrateur… ou au petit monde littéraire.

 

La condition pavillonnaire – Sophie Divry (Notabilia)

couv DivryC’est une histoire ordinaire : la vie d’une femme de la classe moyenne, de l’enfance à la mort, dans la région lyonnaise. L’ennui de l’enfance, les premiers flirts, la première fois, les amies de la fac, l’installation en studio, le déménagement en pavillon, la tentation de l’adultère…
Mais comment rendre intéressante une histoire a priori banale ? Par la forme, d’abord. Ici, Sophie Divry (dont c’est déjà le 3e roman) a choisi une voie ardue : celle d’une narration à la 2e personne.
C’est toujours très casse-gueule, le tu. Ici pourtant, tout prend. On sourit aux références, parce que ce sont les nôtres ou qu’elles auraient pu, on les revisite avec ce soupçon d’ironie de l’auteur qui décale le regard et évite le déjà-vu.

Et tu te souviens que c’est ainsi ; à force d’accumuler réunions au presbytère, devis de traiteur et discussions sur le balcon que la date du mariage fut fixée, les faire-part envoyés ; afin qu’à l’instar des trois cent cinquante mille couples hétérosexuels de cette année 1978, vous puissiez vivre une journée unique.

Vous la sentez, l’ironie de cette dernière ligne ? C’est que la forme n’est pas tout : encore faut-il proposer au lecteur un angle de vue. Sophie Divry y parvient, du début à la fin. Tout en douceur, sans rechercher la formule, elle propose une écriture de l’intime qui ne dit pas je, qui ne dis pas tu, mais qui dit nous, et qui dès lors parle à tous quand tant d’autres sur le même thème s’enlisent dans l’anecdote.

Retenons ça : il n’est pas besoin de sujets bigger than life pour transcender le quotidien. Il suffit d’un angle, d’une intelligence, d’une distance réfléchie par rapport à son sujet, et d’une phrase assurée. Je sais, ça fait déjà beaucoup – mais au final voilà l’un des très bons romans de cette rentrée. Il aurait été américain, on vous en parlerait déjà partout.

 

La chance que tu as – Denis Michelis (Stock)

couv MichelisLà aussi, une histoire simple : par piston, un jeune homme a trouvé une place comme serveur dans un mystérieux domaine. Il ne sait pas trop ce qu’il fait là mais ses parents ont insisté : par les temps qui courent, être payé, nourri et blanchi, c’est déjà une chance formidable. Sauf que l’équipe du domaine attendait plutôt quelqu’un d’expérimenté, qu’on lui vole son sac dès son arrivée – bref ! que rien ne va se passer comme prévu.
Il y a une femme assise à l’avant de la voiture, coiffée d’un chapeau et vêtue d’une robe d’été (…)
Cette femme dit je suis ta mère et je pense que ce travail est la meilleure chose qui puisse t’arriver. Elle le dit avec un tel aplomb qu’il la croit. C’est donc sa mère qui parle depuis le début et visiblement elle parle beaucoup et sans arrêt.

Dès la première page, le ton est donné : le protagoniste semble flotter au-dessus de sa propre histoire. Michelis réussit à garder cette distance tout au long du roman, toujours à la lisière du fantastique et de l’absurde (quand le narrateur demande à signer un contrat, on lui affirme contre toute logique qu’il l’a signé en arrivant). Cette distance donne sa tension au roman (mais que se passe-t-il donc ici?) ; elle permet aussi d’en dire bien plus sur le monde du travail qu’une écriture trop réaliste. Pourquoi ? Parce qu’elle laisse de la place au lecteur pour y mettre sa propre interprétation.

Corollaire de cette distance : pour renforcer cette impression de mystère, jamais le lecteur n’en saura plus que le narrateur. Michelis aurait pu céder à la tentation d’expliquer au lecteur ce qui se passe. Heureusement, il ne tombe jamais dans cet écueil. Disons-le : la plupart du temps, expliquer c’est gâcher.

A noter aussi, les dialogues sans la moindre ponctuation qui renforcent le sentiment d’étrangeté. Parce qu’on n’a pas besoin de guillemets quand on tient la voix de ses personnages.

 

Splendeurs et misères de l’aspirant écrivain – Jean-Baptiste Gendarme (Flammarion)

couv GendarmeCe troisième livre est l’œuvre d’un romancier, mais ce n’est pas un roman. Jean-Baptiste Gendarme a publié chez Gallimard quatre romans et recueils de nouvelles et connaît parfaitement les vicissitudes du métier d’écrivain. De l’envie d’écrire à la sortie du roman en passant par les espoirs et désespoirs de l’auteur à sa table de travail, il décortique tous les moments d’un livre, témoignages à l’appui et sourire en coin garanti.

Vous vous souvenez parfaitement du premier livre qui vous a marqué. Le premier d’une longue série. Il aura fallu d’une fois, pas comme les autres. Ensuite, ça ne prévient pas, vous ne pouvez plus vous arrêter […] Les dimanches s’illuminent. Vous les passez au lit, un livre entre les mains. Le goût s’affine, l’esprit critique. Vous regardez les portraits des auteurs que vous aimez dans un vieux Lagarde et Michard […], ces écrivains figés pour l’éternité, comme le sont leurs phrases sur le papier. Oui, tout ça vaut le coup. La vie, soudain, prend sens. Vous rêvez d’aventure, d’alcool fort dans de lourds verres en cristal, de gloire littéraire et de conquêtes faciles.

Entendons-nous : vous ne trouverez pas ici de conseils d’écriture (ou seulement entre les lignes). Mais si vous aussi, entre deux séances d’écriture et une panne d’inspiration, vous nourrissez ces rêves de gloire qui nous font tous avancer, ce livre est pour vous. Gendarme vous montrera l’envers du décor (services des manuscrits, éditeurs, attachées de presse, etc.) et tout ce qui vous attend en cas de publication : la signature du contrat, l’attente, les dédicaces aux journalistes et la solitude des salons du livre… jusqu’à cette révélation au bout du chemin : que tout cela, au fond, n’a rien changé à votre vie. Ou presque. Ce qui ne vous empêchera pas, bien sûr, d’en écrire un suivant.

Le tout avec autant d’exemples que d’humour, sur le ton à la fois sérieux et détaché de la revue Décapage, que dirige Jean-Baptiste Gendarme. Une revue trimestrielle dont je ne saurais trop vous recommander aussi la lecture. C’est un abonné depuis près de dix ans qui vous le dit.

 

 

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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