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Trois (petits) points à suspendre

illustr-pts-suspension-vacheAnecdotique, la question des points de suspension ? Que nenni ! L’usage de la ponctuation est un indicateur très sûr de la qualité d’un manuscrit, et les éditeurs sont impitoyables. 

« Je hais les points de suspension », dit Jean Echenoz. Voilà qui est clair.

Est-ce parce qu’il en lit de plus en plus ? Depuis quelques années, il est vrai, mails et sms nous ont donné l’habitude d’une ponctuation fleurie – laquelle, naturellement, se retrouve dans les manuscrits. En vedette, bien sûr : les incontournables trois-petits-points. Dans nos échanges quotidiens, ils servent à la fois de scansion, d’ellipse ou de marque d’ironie. Mais pour un éditeur, leur abus est souvent éliminatoire.

Et cela ne date pas de MSN ou de Snapchat ! En 1991 déjà, dans son recueil ‘Comment voyager avec un saumon’, Umberto Eco écrivait ceci : « Il existe un critère scientifique infaillible permettant de distinguer l’écrivain professionnel de l’écrivain du dimanche : l’usage des points de suspension en milieu de phrase ».

C’était avant le web, bien avant les textos.

Mais au fait, pourquoi tant de haine ? Examinons ça de plus près. En trois points, évidemment.

 

. Les trois points du suspense

Pour beaucoup d’auteurs, les points de suspension fonctionnent comme une indication de rythme. On aimerait que le lecteur stoppe un instant sa lecture, qu’il se demande ce qui va venir ensuite. Comme ça, par exemple :

 Le serpent tendit la pomme. Eve hésita… et la croqua.

Si l’auteur le pouvait, il plaquerait sans doute sur ces trois points une musique de téléfilm spécial-suspense. Le voilà, « l’écrivain du dimanche » dont parle Eco. Celui (moi, parfois) qui a besoin de béquilles pour faire tenir son texte, celui qui abusera aussi des points d’exclamation en fin de phrase pour marquer la surprise (ou réveiller le lecteur).

 

.. Les trois points du sous-entendu

Certains envisagent aussi les points de suspension comme une figure de style, un sous-entendu plus ou moins habile. « J’écris ceci… Mais je pourrais vous en dire plus ! » nous disent-il. L’éditeur, lui, y verra surtout le signe que l’auteur ne sait pas ce qu’il veut dire. La béquille de l’auteur paresseux, en quelque sorte :

Le serpent donna la pomme à Eve… qui la croqua.

 On sent bien qu’il n’y a pas que du suspense dans ces trois points. Mais qu’y a-t-il au juste ? On peut imaginer plusieurs possibilités.

> La première , c’est que l’auteur avait envie d’en dire plus. Peut-être la façon dont le serpent a tendu la pomme, ou une puissante réflexion théologique. Oui mais voilà : il n’a pas réussi à l’écrire. Restent ces trois points, comme vestige d’une hésitation – non pas celle d’Eve, mais celle de l’auteur.

> La deuxième, c’est que l’auteur a laissé sciemment ces points de suspension. Qu’il a voulu y mettre du sens. Lequel ? Ce sera au lecteur de deviner. En l’espèce,  j’imagine bien un sous-entendu un peu connivent, du genre « pauvres créatures que les femmes, qui décidément ne sauront jamais résister à la tentation ». Une façon de faire le malin à peu de frais, sans oser écrire clairement. C’est moche.

 

… La phrase en suspension

Umberto Eco parlait des majuscules en milieu de phrase. Il aurait pu étendre sa vindicte aux fins de phrase. Par exemple :

Le serpent tendit la pomme. Et Eve la croqua…

Que voyons-nous ici ? Un peu de tout : un zeste de suspense (… et ce n’était que le début!), un brin de sous-entendu (on savait bien qu’elle allait la croquer, cette pomme…), et tout ce que l’auteur aurait pu raconter ensuite mais qu’il n’a pas écrit, par paresse ou par indigence.

… Bref ! On pourrait multiplier les exemples. Contentons-nous de retenir qu’une phrase est toujours plus forte quand elle se termine par un point. Vous avez dit ce que vous vouliez dire comme vous vouliez le dire. Nul besoin de fioritures, votre phrase est là, debout, sûre d’elle. Un point c’est tout.

 

> Exercice.

Reprenez un texte que vous avez écrit, débusquez les points de suspension et remplacez-les par des points. Contemplez la différence.

 
(NB – si ça vous fait le même choc qu’à moi quand j’ai repris mes premières nouvelles après avoir lu Eco, ça devrait secouer. Je vous promets qu’après, ça fait du bien)

 

 

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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3 Commentaires

  1. Navré de vous avoir navré(e), ‘Salle’. Me permettrai-je toutefois de préciser qu’il ne s’agit pas ici de dire que faire, mais de partir de ce que peuvent ressentir la plupart des éditeurs quand ils reçoivent un texte, et de décortiquer ce qu’ils voient – en général – comme des maladresses.
    Mais bien sûr tout est possible : de très bons romans (prenez A. Gavalda) sont truffés de points de suspension…

    … ou ceux de Céline, dans un autre genre. Merci Ehret pour ce double rappel !


  2. Je ne comprends pas l’intérêt de cet article… On nous prend de plus en plus pour des imbéciles ! Et les points d’exclamation, ou d’interrogation, allez vous aussi nous expliquer pourquoi les utiliser et comment ? Article navrant.