A la une

Trois romans étrangers

lire_pour_mieux_ecrire

Après vous avoir conseillé trois livres français, trois romans étrangers dont tout écrivain pourrait s’inspirer. Où l’on reparlera de distance par rapport à son texte (ou à son personnage), de concision, et d’ellipses narratives… Trois façons, au final, de donner de la place (donc du plaisir) au lecteur.  

 

Goat Mountain – David Vann (Gallmeister)

couv rivireAutomne 1978 : un garçon de onze ans part chasser dans un ranch de Goat Moutain avec son père, son grand-père et un ami de la famille. A leur arrivée, ils aperçoivent un braconnier. Le père invite le fils à regarder à travers la lunette de son fusil… et le coup part. Nous sommes page 24, et pendant les 200 suivantes les quatre personnages vont se débattre avec un encombrant cadavre, leur morale et leurs instincts les plus primaires – le tout vu par l’œil à la fois coupable et effronté du jeune garçon.

Mon père était affaibli par la notion de bien et de mal. L’injustice était un fardeau pour lui, et il aurait redonné au monde un ordre parfait, mais c’est impossible. Mon grand-père se fondait sur des règles plus anciennes, je le comprends à présent, celles qui faisaient bouger les montagnes et plier la lumière. Il attendait seulement de voir ce qui allait se produire, aucune issue n’était préférable à une autre.

Ceux qui ont lu Sukkwan Island (premier roman de D . Vann) y retrouveront cette écriture à l’os de David Vann, et les thèmes chers à l’auteur. Si vous ne l’avez pas lu, foncez-y donc, et voyez comme à partir de presque rien on peut bâtir un grand roman. Un livre dont on tourne les pages non pas par un effet mécanique, façon King ou Grisham, mais par la seule force du texte et notre envie de plus, de encore…

Vous verrez aussi comment, même dans les scènes immobiles, Vann n’emploie que des verbes d’action : car c’est par l’action que se déploie la psychologie des personnages, non dans de longs paragraphes de description qu’on trouve trop souvent dans les manuscrits (je me parle à moi-même aussi, hein). Vous verrez enfin comment l’économie de mots peut rendre un roman riche. Car l’important n’est pas dans les mots, mais dans les images qu’ils créent.

Rien qu’en attendant mon grand-père, le nombre de mouches avait doublé. Elles étaient aspirées comme par une intense gravité au milieu du dos de l’homme. Elles essayaient de s’en écarter, mais en vain. Chaque fugue se courbait en un arc qui revenait en arrière. Et nous étions attirés de la même manière, tous les quatre assemblés autour de cet homme, le regard rivé dans ce trou.

 

La vie rêvée de Rachel Waring – Stephen Benatar (Le Tripode)

Etr - couv BenatarIl n’y a pas que l’économie de mots, dans la vie. On peut aussi s’inspirer de romans plus débridés, plus riches en dialogues, plus légers en apparence mais tout aussi complexes en réalité.

C’est le cas de cette Vie rêvée de Rachel Waring. Rachel, la narratrice, a hérité par surprise d’un petit hôtel particulier à Bristol. Alors elle décide de tout plaquer, et de mener une vie consacrée aux plaisirs, aux arts et à l’amour. Elle se met à écrire, embauche un très beau et jeune jardinier, sourit aux inconnus, séduit le pharmacien… Mais n’est-ce que pure joie de vivre, ou Rachel est-elle en train de perdre la boule ?
Je n’étais pas retournée à l’église depuis que j’étais enfant. Je ne sais pas ce qui m’incita à y aller ce dimanche-là. Peut-être l’envie de dire « Merci ! », même si, habituellement, j’exprimais mes remerciements n’importe où et, en général, de manière plutôt spontanée […] Je choisis une place tout devant. C’était une erreur. Je ne pouvais pas voir le reste des fidèles sans me retourner. D’un autre côté, peut-être était-ce mieux ainsi. La plupart des fidèles pourraient, sans aucun doute, me voir moi. Je portas une jupe et une veste d’un bleu ciel éclatant. Un bleu ciel d’été, tout sauf fade. Un chemisier et une écharpe blancs. Il m’avait fallu deux heures pour me préparer.  

Au-delà de la lecture vivante et énergisante, on pourra retenir de ce livre la maestria de l’auteur (dont c’est le premier roman) pour faire sentir au lecteur la folie de sa narratrice. Folie qu’on ne peut voir que par les réactions des autres personnages aux excentricités de Rachel – excentricités qu’elle interprète presque toujours de travers, persuadée que les hommes se battent pour elles et que la ville de Bristol toute entière célèbre sa joie de vivre, quand la réalité est plutôt contraire…

C’est là la définition pure de l’ironie dramatique : ce que le lecteur sait et que le personnage ne sait pas, ou pas encore. Benatar en joue avec brio, et maîtrise le crescendo sans jamais trop le souligner.

Où l’on en revient à ce que l’on disait l’autre jour pour S. Michelis : ne pas expliquer mais faire sentir, voilà la clé.

 

La vie de Lillian, mode d’emploi – Alison Jean Lester (Autrement)

Etr - couv LesterDans la rubrique « trop de mots », il est une tentation contre laquelle les jeunes auteurs de tout âge devraient lutter sans relâche : c’est la tentation de tout dire. « Laissez de la place au lecteur », disait mon premier éditeur. Laissons aussi du mystère, le lecteur nous en sera reconnaissant.

Pour cela, il est un outil simple, que maîtrisent à la perfection les anglo-saxons : c’est l’ellipse.

Le premier roman d’Alison Jean Lester vous en donnera une jolie leçon.
Si on voulait en résumer l’histoire, ce serait assez simple : la vie amoureuse (et sexuelle) de la narratrice Lillian, du lycée à l’âge mûr : les amants de passage, les hommes qui ont compté, ceux qui sont partis puis revenus – et au milieu, la figure toujours absente de Ted, le grand amour.
… Sauf qu’Alison Jean Lester a opté pour une scène initiale situant son personnage dans son lit, à 57 ans, contemplant son amant du moment.

J’avais envie que Michael se réveille et nous voie ainsi : une femme indépendante aimée de son chat élégant. Mais évidemment, il ne s’est pas réveillé. Ils ne se réveillent jamais. Ou au mauvais moment, et ils voient ce qu’ils ne devraient pas voir.

La suite est construite en flash-backs, tous tendus par cette seule question qui traverse le roman : qui est donc Lillian, la narratrice ? Malgré la finesse grinçante de sa narration, le roman aurait sans doute peiné à accrocher le lecteur s’il était resté linéaire. Mais l’auteur laisse planer les mystères, et alterne des scènes lentes où elle s’attarde (souvent avec bonheur) sur des détails, et des ellipses de plusieurs années où le lecteur retrouve sa Lillian changée, se demandant pourquoi, et comment. Et le lecteur tourne les pages, profitant de tout, avec l’envie de voir ce fameux Ted, et de retrouver la Lillian du début.

Ou comment, en ne disant pas, l’auteur enrichit son histoire.

Bonnes lectures.

 

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *