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Trop de mots !

BG 5pourcent

Disons-le, en un mot comme en cent : presque tous les manuscrits reçus par les éditeurs souffrent d’un même mal, que l’on peut résumer ainsi – trop de mots !
Qu’on se rassure, c’est aussi le cas de 99% des premiers jets des auteurs confirmés… Reste à apprendre à élaguer son texte. Couper, choisir, éliminer. Et ce n’est pas une mince affaire.

 

« Prolix, prolix, nothing a pair of scissors can’t fix ! »
Nick Cave, « I call upon the author to explain »

Savez-vous quelle est la métaphore la plus courante pour évoquer le travail d’un texte ? C’est celle du bloc de marbre. Une métaphore employée jusqu’au cliché, mais qui reste assez juste.
Imaginez donc votre idée de départ comme un bloc de marbre brut. Dans un premier temps, vous taillerez grossièrement pour faire apparaître la composition d’ensemble et les formes. Ensuite viendra le temps de prendre des instruments plus fins pour ciseler les détails. Toujours en enlevant de la matière – il est rarement besoin d’en rajouter.

Les ciseaux, outil majeur de l’écrivain

Mais pour vous en convaincre, j’en appellerai à de grands auteurs. Hemingway, par exemple, pour qui less is more. Ou Tchekhov. L’auteur de La Mouette, pour qui « la concision est sœur de talent », écrivait un jour à L.A. Avilova, qui lui demandait conseil :

« Ecrivez un roman, travaillez-y pendant une année entière, puis passez six mois à le raccourcir. »

Tout est dit, ou presque.

Dans un registre plus rock, je ne résiste pas à citer le grand Nick Cave

Ne nous méprenons pas : il ne s’agit pas de longueur de texte. Il existe des livres de 500 pages où rien n’est à retirer ; et il se publie chaque année, chez de grands éditeurs, des romans de 100 pages qui auraient mérité au mieux une nouvelle – pour certains, un simple tweet.
La question ici est celle de l’utilité de chaque chapitre, de chaque paragraphe, de chaque dialogue et de cet adverbe, là, qui alourdit la phrase et n’apporte peut-être rien.

Ecrire, c’est choisir

« Trop de mots », c’est surtout trop de mots inutiles, qui ne servent ni l’histoire ni le propos. Ce bon mot qu’on ne se résout pas à enlever, cette description, vestige d’une ancienne version et qu’on avait envie de sauver… Des mots qui nuisent gravement au rythme du récit – et donc au rythme de lecture du pauvre éditeur (ou de son stagiaire) qui croule déjà sous les pages d’autres manuscrits boursouflés, et n’hésitera pas au premier bâillement à en placer un nouveau dans la pile des refusés. 
Car trop de mots, c’est peut-être le défaut principal de l’auteur (débutant ou confirmé !) dont la pensée est encore imprécise, et qui tourne autour de son idée tout en jetant des mots sur le clavier. Moins on en sait, plus on en dit.

« Ecrire, c’est choisir », rappelle volontiers Martine Boutang, grande éditrice chez Grasset. Mais qu’il est difficile de choisir, et de supprimer des mots, ou des passages entiers, dont certains nous ont peut-être pris des heures ! Il y a ce ‘bon mot’ qu’on ne se résout pas à enlever, Savoir reconnaître les mots qui dépassent : c’est là une différence de maturité essentielle entre l’écrivain (le vrai) et l’auteur débutant.

Voilà donc ce que je vous propose de creuser dans les chroniques à venir.

… Une petite antithèse pour la route

Mais je m’en voudrais de passer (seulement) pour un censeur pisse-froid. Je citais Hemingway, Tchekhov, j’aurais pu en citer cent autres… Pour être honnête, il faut aussi donner la parole à John Irving. S’inscrivant en faux contre le less is more, il louait dans une interview Shakespeare et les écrivains du XIXe siècle « qui écrivaient sublimement longuement, sublimement lentement, développaient les choses au fil du temps et des pages de telle sorte que vous pouviez, en lisant, voir les choses prendre vie. » Dont acte.
On pourrait citer aussi Dany Laferrière, l’écrivain en pyjama qui, tout en usant avec joie des ciseaux, n’en loue pas moins l’art subtil de la digression, comme « une fenêtre qu’on ouvre pour faire entrer de l’air frais dans la pièce ».

Mais je digresse, je digresse, et cette chronique qui se voulait introductive est déjà trop longue. Je vous laisse. En attendant, on pourra méditer le fameux mot de Pascal, qui s’excusait après une longue lettre, de n’avoir « pas eu le temps de faire court »…

A suivre.

 

Mozart et le « Trop de notes »
Le titre de cette chronique vous a fait penser à quelqu’un ? Bingo. C’est Mozart.
A l’empereur Jospeh II, qui lui reprochait que son Enlèvement au sérail comportait « trop de notes »,le compositeur aurait répondu : « Mais quelles notes voulez-vous donc que j’enlève ? »
Immortalisée par le film Amadeus, l’anecdote lui donne le beau rôle, et c’est vrai qu’on aimerait tous être à sa place. Mais pour être honnête, il s’agit plutôt là d’un contre-exemple. Car dans la vie de tous les jours, à dire vrai, il y a toujours quelques notes à enlever…

Extrait du manuscrit de "Madame Bovary" de Flaubert mis en ligne par l'université de Rouen

Extrait du manuscrit de « Madame Bovary » de Flaubert mis en ligne par l’université de Rouen

 

 

 

 

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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3 Commentaires

  1. Je suis en train d’élaguer, je suis d’accord avec ce geste… Cependant, Selon sa propre méthode, son style ne doit-on pas parfois refoutre un peu de glaise?
    exemple: j’ai raboté un tarin alors que je voulais faire le visage d’un alcoolo avec une belle fraise… Je ne vais tout de même pas lui refaire l’ensemble de la tronche! Sauf si celle-ci n’est pas raccord avec le reste du coup!
    Du coup je lui rebadigeonne la face d’une bonne masse de terre et je lui fais un beau museau!
    Qu’en pensez-vous?