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Un auteur quelconque

BG 5pourcent

 

Dans notre dernière chronique sur les petits mots à éviter, avant l’été, il en manquait un…

En toute subjectivité, il est temps de lui faire un sort.

C’est un mot que j’ai lu, hier, dans le texte d’un lycéen de 17 ans.
costume-academieDans une revue littéraire de très haute tenue, le jeune Arthur P. raconte comment, à quinze ans, il a posé très officiellement sa candidature au fauteuil numéro 2 de l’Académie Française, « laissé vacant par la mort d’Hector Biancotti ». Au départ, c’était un pari avec un ami, pour rire. Puis le jeune homme s’est pris au jeu. Il a écrit un courrier officiel à l’Académie, et avant de partir en campagne (à quoi bon un jeu si on ne le prend pas au sérieux?), il s’est intéressé au cas d’autres inconnus qui ont un jour rêvé de la Coupole, et nous raconte une poignée d’anecdotes plus ou moins piquantes.

De l’aplomb, de la maîtrise : le texte partait bien. Le jeune homme est doué, à l’évidence – pour être franc j’aurais aimé être capable d’écrire comme ça à son âge.
… Et puis soudain, à la page 3, patatras, le mot qui tue.
Évoquant le cas de Marius Bernard (médecin, voyageur et auteur, 1847-1914), le jeune Arthur écrit ceci :

« son nom [est récemment devenu] bien malgré lui le porte-enseigne
d’une quelconque épicerie provinciale :
Marius Bernard, les délices de Provence »

En lisant ces lignes, je me suis rappelé qu’il y a trois mois, pour cette chronique, on m’avait demandé s’il y avait un mot qui caractérisait le manuscrit maladroit.
Je n’avais pas su quoi répondre, ce jour-là. J’avais cherché du côté des clichés, ou de ces adjectifs inutiles qu’on ajoute sans s’en rendre compte, j’avais même commencé une liste de ces mots désuets que moult auteurs se croient obligés d’employer parce que ça « fait écrivain ». Mais rien de très saillant n’était venu. Je ne tenais pas LE mot.
Et puis là, soudain, il était là, ce mot en trop.

« Quelconque. »

On peut citer aussi sa variante : « quelque », sans s.
Ah, ça fait chic, un petit « quelque » sans s bien placé au détour d’une phrase !
J’imagine le jeune Arthur à sa table de travail au moment où lui est venu ce « quelconque » : l’impression de dominer à la fois le monde et son sujet, le plaisir de s’inscrire dans les pas de grands auteurs au vocabulaire châtié et à la distance précieuse – la certitude, enfin, d’être en littérature (cliché littéraire #7) puisque le commun jamais n’emploie ce mot. « Le porte-enseigne d’une quelconque épicerie provinciale », a-t-il dû se dire, voilà bien une phrase d’écrivain, non ?

Non.

L’adolescence de l’auteur (de 17 à 77 ans)

Mais j’exagère. Un peu. Disons qu’en lisant cette phrase, je ne me suis pas exclamé « oh que ce jeune homme écrit bien », j’ai surtout eu l’impression de lire en sous-texte : « retiens mon nom, lecteur, car je compte bien laisser une trace, pas comme ce tocard provincial de Marius Bernard ». Plus prétentieux que littéraire, en somme.

Vous me direz : l’adolescence, n’est-ce pas fait pour être prétentieux ?
A quoi je répondrai : très juste.
Et j’irai même plus loin.
Parce qu’au fond, nous sommes tous un peu adolescents devant la page blanche, à la fois timides et bravaches, audacieux et maladroits, un instant plongés dans l’angoisse du néant, l’instant d’après brandissant des mots un peu trop grands pour nous, histoire de nous rassurer un peu.
Il y a un peu de tout ça, dans ce « quelconque ».

En lisant le texte d’Arthur P., j’ai repensé à toutes ces histoires que j’ai écrites à vingt ans, à trente ans, et je me suis souvenu que leurs phrases étaient truffées de quelque et de quelconque.
Je pense avoir grandi un peu le jour où j’ai supprimé ces mots de mon vocabulaire, mais comme l’adolescence, ça ne s’oublie pas : elles sont encore là, en moi, ces phrases, ça me fait encore un peu mal de les relire les rares fois où, par hasard, je retombe sur un de ces textes.

… Bref : « quelque » et « quelconque » sont comme des boutons d’adolescence sur le texte d’un auteur. Et on peut être adolescent à tout âge, avec ou sans acné.

Exercice !

… Et maintenant, tous ensemble, allons prendre nos manuscrits (oui, moi aussi).
Cherchons chaque occurrence de « quelque » ou de « quelconque », dégageons-le du texte, et voyons si par hasard la phrase ne serait pas plus forte sans.

(…)

Fait ?
Vous sentez la différence ?
Ça me fait plaisir.
A bientôt.

 

PS – le texte d’Arthur P. est tiré du dernier numéro de l’excellente revue Décapage, dont je ne saurais trop vous conseiller la lecture. On en reparle très vite, promis – parce que c’est important, d’enlever les mots en trop, mais pour écrire on a surtout besoin d’enthousiasme

 

 

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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