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Wilfried N’Sondé – Construction d’une Berlinoise

 

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Berlinoise, de Wilfried N’Sondé, est un roman qu’on recommande à toutes celles et ceux qui sont allés à Berlin, qui se sont émus de la chute du mur ou qui goûtent les histoires d’amour complexes et charnelles. Ça fait du monde.
C’est aussi un livre à lire pour sa structure en flashback – une construction pas révolutionnaire mais limpide, et dont beaucoup pourront s’inspirer.

Il y a mille façons de raconter une même histoire. La plus fréquente reste la construction chronologique linéaire. Simple, efficace, modulable, elle présente néanmoins un danger majeur : celui que le lecteur se lasse dès que la tension romanesque décline.
Pour éviter ça, plusieurs options s’offrent à vous, parmi lesquelles : les récits parallèles, les longues ellipses… ou la construction en flashback.
Pour faire simple : on commence par une scène initiale dramatique, puis on remonte le fil depuis le départ – la tension narrative se centrant alors sur une question : comment en est-on arrivé là ?
Cette construction est surtout fréquent au cinéma (Le crime de M. Lange, Serpico, L’impasse…). Elle l’est moins dans le roman, où l’art du flashback est l’un des plus difficiles qui soit. Mais voilà que vient de sortir ce roman de Wilfried N’Sondé, avec une construction si limpide qu’il serait dommage de ne pas s’y arrêter.
Décortiquons, donc.

Un contrat simple avec le lecteur

Berlinoise s’ouvre sur une histoire racontée au passé composé :
 » J’ai rencontré Maya le 30 décembre 1989. Pascal et moi étions arrivés à la gare de Berlin Zoologischer Garten le matin même… « 

On comprend que c’est là l’histoire principale du livre.
Mais au chapitre deux, nous voici au présent :
 » Dix-huit mois plus tard, je me retrouve coincé au fond d’une vallée à l’extrême est de l’Allemagne, à contempler l’épaisse forêt de Saxe (…) Je me sens traqué, sur la défensive, poussé dans mes derniers retranchements par la menace diffuse d’une attaque. « 

C’est cette scène au présent qui va donner sa structure au livre. Une scène simple, avec une part de suspense : le protagoniste (Stan) n’est plus à Berlin, sans qu’on sache pourquoi (l’ambiance même de cette première scène, lugubre, contraste avec la joie solaire du premier chapitre) et Maya est absente du tableau. Les éléments sont là, la dynamique de l’histoire est posée sans qu’on ait rien besoin de souligner : que s’est-il passé entre temps ? où est Maya ?
Sans artifice, le procédé suffit ainsi à installer un contrat avec le lecteur :  » Viens, je vais te raconter. « 

Aller-retour entre présent et passé

Sur l’ensemble du livre, la scène écrite au présent est développée sur quelques courts chapitres. Au total, elle ne prend que trente pages, avec une dramaturgie assez simple : Stan est sur un pont, tendu par une menace encore inconnue ; il est rejoint par une amie ; on comprend qu’ils ont monté un groupe de musique et qu’ils attendent de jouer dans un festival, mais qu’un débarquement de skinheads est attendu (j’arrête là, je ne vais pas tout vous raconter, mais vous voyez le tableau).
Toutes les vingt ou trente pages, le livre revient sur cette scène du pont. Elle progresse, on en apprend un peu plus sur les personnages, et au final un détail vient donner prétexte au narrateur pour revenir à ses souvenirs – et donc à l’histoire principale : celle de sa liaison avec Maya, l’Allemande de l’Est rencontrée sur le Mur.
Cette histoire-là, Wilfried N’Sondé la raconte au passé, de façon chronologique, en mettant en parallèle l’évolution des personnages et celle de Berlin elle-même.

Deux histoires qui convergent

… Et bien sûr l’histoire au passé converge peu à peu vers la scène au présent – dans le temps et dans les thèmes. Avec pour tension narrative ces questions simples :
– Comment le narrateur passe-t-il de l’euphorie de la chute du Mur à la tension et la peur qui l’habitent dix-huit mois plus tard ?
– Maya va-t-elle apparaître dans la scène au présent ?
C’est simple, limpide, efficace. De quoi donner au lecteur l’envie d’aller jusqu’au bout même si le récit principal ne comprend pas de grand rebondissement.
Parce que bien sûr, la construction n’est qu’un cadre. Elle n’est pas l’histoire elle-même.
Ce qui intéresse Wilfried N’Sondé, c’est le récit de ces deux personnages qui se sont trouvés devant le mur, un marteau à la main, les hauts et les bas de leur amour, et en parallèle l’évolution de Berlin elle-même, entre la joie inventive des lieux alternatifs et la montée du racisme et des mouvements skins.

 » La chute du mur à laquelle elle avait participé dans la liesse et sans effusion de sang avait malheureusement libéré des loups aux crocs acérés, longtemps muselés dans leurs tanières par la chape de plomb et les mensonges de la dictature. La liberté nouvelle avait ouvert la voie à des actes d’une sauvagerie inouïe et laissé libre cours aux paroles de la haine. « 

Porté par une plume douce, sensuelle et finement nostalgique, Berlinoise est une histoire d’amour, mais aussi le récit de l’apprentissage de la liberté et des lendemains qui déchantent – l’amour physique et les rêves de liberté qui viennent se fracasser sur la réalité sociale et politique. Et, parfois, l’inverse.
Bonne lecture.

 

Wilfried N’Sondé – Berlinoise (Actes Sud, 2015 – 172p.)

L'Auteur

Bertrand Guillot

Bertrand Guillot a travaillé dans l'édition et publié trois romans, de fiction ou non-fiction : Hors-jeu (Dilettante, 2007 – J'ai lu, 2010) B.a.-ba (Rue fromentin, 2011) Le métro est un sport collectif (Rue fromentin, 2012). Chroniqueur pour le magazine Standard et sur son blog Secondflore, il anime également des ateliers d'écriture au collège et en entreprise.

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