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« Bulle de banquise » : le Labo de l’écriture vu par Charles Dellestable #2

Voici la suite du témoignage de Charles Dellestable, l’un des douze participants du stage d’écriture qui s’est déroulé dans le Labo de l’écriture au Salon du Livre de Paris 2012.

Ça patine 

Je ne l’ai pas dit jusqu’à maintenant mais la qualité de notre accueil est sans égale. La convivialité d’un bon café accompagné de viennoiseries nous attend le matin lorsqu’un délicieux plateau repas clôt la journée. Je ne crois pas mentir en avançant que c’est Bénédicte qui lancera le jeu du lancer de plateau façon ball-trap en usant de sa tablette comme d’une rampe de tir. C’est un jeu pas du tout éducatif mais très amusant pour qui n’en est pas victime. Celui qui perd doit manger son dessert fourré salade piémontaise et ingurgiter son poulet froid nappé de crumble caramel (Et les trois repas suivants, chacun s’épiera en redoutant d’être la cible du plateau-volant). A la décharge de Bénédicte, nos tablettes rebelles ne sont certes pas d’une ergonomie avérée…mais c’est si drôle ! Je crois que c’est François, le cameraman, l’instigateur de tout ça !:)

L’heure n’est pas à la plaisanterie. Ça bosse à dix heures pile et après de nombreuses citations littéraires et la preuve que la vie ne suffit pas puisqu’on écrit des bouquins, il faut à nouveau cravacher sous l’invitation souriante de Bruno. Et dans ce roman qui n’existe pas, il nous est demandé de rédiger une scène qui se situerait vers le milieu du de l’intrigue. On doit la cracher sans avant ni après. Ce doit être une scène à laquelle il n’y a pas de début ni de fin. Une tranche quoi. A charge pour chacun d’exposer oralement les évènements des pages précédentes. Si je m’y étais attendu, j’aurais dégainé un moment de littérature que j’aurais préparé dans le métro mais une fois encore, je suis déboussolé. Je ne déteste pas Bruno mais là, il m’énerve. Apprendre, Charles. Apprendre.

J’écoute attentivement les créations des Laborantins et je demeure stupéfait par leur inventivité. Je serais incapable de raconter l’histoire d’un pousseur de métro, d’une angoissée agoraphobe ou d’un type qui n’arrête pas de grossir, ni d’un body-buildé qui refuse de vieillir, ni même d’un aventurier revenu au pays, ni de l’éternel étudiant et du prof Don Juan, ni enfin du nullissime consul de France au Japon et de l’universitaire en pleine débâcle existentielle. Je serais incapable de raconter la vie de cette peintre ermite. Quant à Tonton René, s’il m’émeut et me fait rire en un même temps, je ne saurais pas lui insuffler la vie.

Moi, mon inconnue du métro est une femme divorcée dont les enfants – adultes- ont quitté le foyer depuis longtemps. Survient un événement qui la bouleverse et trouble le court tranquille de sa routine. Un soir, elle traîne plus tard que d’habitude dans son quartier. Elle observe ces hommes qui se garent en double-file pour acheter à l’arraché des bouquets de fleurs avant de rentrer chez eux pour se faire pardonner l’inavouable, l’égratignure ou la blessure grave.

Franchement, je trouve mon texte pas mal. A travailler bien sûr, et cent fois sans doute, mais la matière brute me plaît. Juste avant de le soumettre aux autres à voix haute, en moi je me conforte : « Tu as bien senti la psychologie de cette inconnue. On sent dans tes mots que c’est une femme qui parle ». On sent que c’est un homme qui écrit, me lâche brutalement Bruno. Je ne déteste pas Bruno mais là, il me… coupe tous mes moyens. Je peux m’estimer heureux de ne pas avoir envisagé de faire psycho à la fac, si je comprends bien. Apprendre.

En tout cas, le texte a suffisamment interpelé la gent féminine pour qu’il devienne le premier sujet abordé lors des conversations du repas que nous partageons. Nous embrayons sur plus important, fondamental même, sur cette vérité que Bruno nous a livrée quelques instants auparavant : la marge d’un livre est l’espace que le lecteur s’approprie dans le récit d’un auteur. Sans marge, il n’y a pas de place pour les doigts, pour le lecteur. Ce blanc, ce silence, c’est à lui qu’il appartient. C’est sa marge de (man)oeuvre. 

Ça prend de la vitesse…

De douze, nous sommes passés à vingt-huit dans cette bulle. Douze Laborantins, douze personnages de roman, Bruno, Dorothée, Céline et François. C’est sans doute une peu étroit mais c’est chaleureux. J’apprécie. Je me sens bien, en confiance.

Il est écrit qu’au troisième jour, Dieu créa les arbres et les forêts. Sans doute avait-il dans l’idée que l’homme en tire de la cellulose pour en fabriquer du papier. Et du papier, il m’en faut encore aujourd’hui pour cette fois-ci relever un défi. Celui que nous lance Bruno : rédiger une scène que par définition l’on déteste. Et pourtant nécessaire à l’histoire. A savoir une description, un repos dans  l’intrigue, ou au contraire, une scène charnière. Bref, quelque chose qui casse les phalanges de celui qui la rédige sur son cahier-clavier (ou « clahier », juste compromis que je viens de d’imaginer en le tapant).

Quitte à bosser pour apprendre, je choisis d’écrire une scène charnière dans ce roman qui habite mon esprit mais qui n’existera pas. Mon inconnue du métro voit sa vie bouleversée en raison de deux cartes postales qu’elle découvre dans un livre emprunté à la bibliothèque. Elle se compare à une cartomancienne de pacotille puisqu’en retournant les cartes, elle devinera le passé. Et là, c’est une gifle. Au dos des cartes, elle lit deux fois : « Je t’aime papa ».

Problème : cette scène, je la crache en dix minutes, sans lâcher mon crayon noir. Il me reste dix minutes à attendre que mes comparses aient terminé à leur tour alors même que j’avais déjà mis dix minutes à déterminer (crayon en l’air) la manière dont j’allais aborder la scène. Je me sens infiniment misérable. Les autres écrivent, et moi, je bulle. Je me sens si nul que je décide de reprendre mon texte pour rajouter un paragraphe à la fin. Mal m’en a pris car à la lecture de ma scène, Bruno me suggère de supprimer ledit rajout et de faire maigre. De fait, la lourdeur de mon écrit provenait de ce que je décrivais maladroitement les sentiments de cette femme alors que le lecteur peut  les comprendre sans avoir à les lire. Et donc les subir. Ce qu’il y a d’exaspérant dans une telle situation, c’est de constater que les textes des Laborantins se densifient quand il est demandé de faire Carême aux miens. Apprendre

Car les textes de mes comparses s’étoffent, se nourrissent. Un souffle les emporte. Je suis fasciné par ce travail qui nous unit et qui nous juxtapose. Nous sommes chacun de nous fidèles à notre histoire. Tout est cohérent. Logique.

Sauf qu’une part d’illogisme saisit Bruno lorsqu’il propose, juste avant de nous quitter, d’incorporer à notre histoire l’un des personnages créé par un autre Laborantin. Et merde. Mais chut ! Ne pas révéler l’identité de l’élu(e) de notre plume. C’te bonne blague. Je vais y passer la nuit, je te dis !

Triple lutz et double salto piqué !

 Que d’intelligence des Laborantins pour faire pénétrer dans leurs textes des personnages inattendus ! Ce fut à chaque fois drôle, surprenant, pertinent ou émouvant. Tonton René a une cote incroyable parmi nous tous puisqu’il a été choisi au moins six ou sept fois.

« C’est cesser d’écrire qui mérite d’intriguer ». Julien Gracq ne croyait pas si bien écrire puisque je suis en veine pour ce dernier jour d’atelier et que je ne suis aucunement disposé à lâcher mon crayon. Dans ma cervelle, ça bouillonne de mots, d’idées. Un mot en appelle un autre qui s’ajoutera au paragraphe et qui formera peut-être une nouvelle. Mêler un personnage créé par l’un de mes comparses à mon histoire ne me suffit pas. Je décide de tous les embarquer avec ma Gisèle existentielle. L’exercice n’est pas difficile en soi puisqu’elle est secrétaire médicale. Dans le miroir des escaliers, dans la salle d’attente, les personnages défilent, se croisent, même les réels : Bruno, Céline et Dorothée. Je dois des excuses à François, je ne l’ai pas cité. Mais c’est normal, c’est lui qui filme dans ma tête. Il faut croire que ce n’était pas si mal car ma dernière émotion, je la dois à Caroline qui s’est retournée, presque au bord des larmes quand j’ai lu : « Y’a du vide en moi. Vous croyez que ça se verra sur la radiographie ? ». Le vide ? Je pressens qu’il se produira en nous lorsque nous reprendrons nos métros, nos trains, nos avions. Un divorce par consentement forcé et mutuel.

Mais avant les adieux, quelqu’un a-t-il dans ses bagages un quelconque projet littéraire ? Il semble que je sois le seul Laborantin à dégainer un projet de manuscrit (qui me donne un mal de chien depuis des mois). J’en expose sa teneur, la trame, et le message que je veux faire passer au lecteur – qui n’a rien de subliminal. Le message, pas le lecteur. Quoi que. Avant que j’en trouve un qui soit susceptible d’ouvrir ce manuscrit qui n’existe pas vraiment, je risque de subir trois cent cinquante piqûres de Botox pour être encore à peu près présentable sur la quatrième de couverture (et avec floutage artistique à la David Hamilton).

En exposant mon projet, je repense aux paroles de Bruno : ne pas chercher à trop intellectualiser l’écriture. Je comprends qu’il a raison, que je cherche à faire une démonstration alors que le lecteur n’a pas envie de recevoir de leçon. Le lecteur conclura ce qu’il voudra, avec le mot fin

***

Nos corps se sont accolés, nos vies se sont côtoyées puis séparées, mais nos personnages se sont mariés dans cette parcelle d’éternité qu’emporte la bulle avec elle, lorsque tous, équipage inclus, nous en sommes descendus pour la photo de groupe finale.

La bulle s’est brisée, je le confirme. Et le rêve s’est envolé. Encore plus loin que Mars ou Jupiter, c’est certain. D’ailleurs, si vous scrutez attentivement le ciel, vous pouvez l’apercevoir encore en ce moment. Mais si, là, regardez… Un peu d’imagination que diable ! Il flotte. Il flotte comme nos âmes ont également ressenti des vagues pendant plusieurs jours. Après le mal de mer, j’ai découvert le mal de bulle.

Maintenant, il y a les mails, les photos, les souvenirs. Et tout ce qu’on n’a pas encore écrit.

Et désormais, il y aura cette banquise à angles droits sur laquelle j’ai suivi des cours de patinage, sur laquelle je me sens moins isolé également. Pour les gens, le papier, c’est tout blanc. Mais c’est faux. Dans le papier, il y a un filigrane qui s’appelle écriture et qu’il suffit de déceler, par transparence. Voyez, c’est tout simple. Il suffisait d’écouter Bruno.

J’ai appris. 

Merci Bruno. 

***

L'Auteur

Dorothée Corbier

Déléguée générale adjointe de la Fondation Bouygues Telecom, j'anime avec Céline le programme Nouveaux Talents.

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6 Commentaires

  1. Bonjour Charles !
    Petite surfeuse écrivain en herbe, je parcourais le site et ai découvert ton témoignage, que j’ai particulièrement aimé. Je voulais seulement saluer ta plume, pleine d’humour, de sensibilité, et surtout si facile à suivre…
    Dans l’espoir de découvrir un jour un livre dont tu serais l’auteur !
    Julie.


    • Bonsoir Julie-la-petite-surfeuse-écrivain-en herbe,

      C’est avec sincérité que je t’adresse mes remerciements pour les éloges que tu viens de rédiger sur « Bulle de banquise ». Je ne cultive pas la nostalgie ce que j’ai pu écrire dans les années ou les mois précédents, et sans une confidence glissée dans un récent message, je n’aurais sans doute jamais découvert ton commentaire qui me touche et dessine un beau sourire sur mon visage à l’instant où je t’écris. J’ignore si un jour mes écrits seront publiés, mais si d’aventure cela devait arriver, j’utiliserai le site des « Nouveaux talents » pour t’en tenir informée.

      J’espère que l’herbe sur laquelle tu surfes en ce moment devienne un beau blé mûr afin qu’il engendre une belle récolte d’oeuvres littéraires.

      Charles Céladon


  2. Snif, snif… Superbe. Merci Charles. Bon sang, où ai-je mis cette foutue boîte de mouchoirs ? Bises.


    • La boîte de mouchoirs se situe sous la 5ème pile de bouquins qui jouxte ton micro, à gauche des 18 autres piles des livres que tu n’as pas encore lus… :)


    • Bonsoir Laëtitia, merci de tes compliments, j’en rougis. Dis-moi ce qu’est devenu Tonton René! A-t-il terminé son tour de la Bretagne? Bises Charles