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« Bulle de banquise » : le Labo de l’écriture vu par Charles Dellestable #1

Assis face à mon écran vierge, cette contrée glacée, je rêvasse. Je tapote un mot. Je l’efface. Je recommence. Je l’efface. Je m’agace. Dans ma tête, c’est tout froid. Les idées ne viennent pas. Plus que trois jours pour postuler au « Labo de l’écriture » et je n’ai pas gratté l’ombre du début d’une motivation… Non que j’en sois dépourvu, mais la bataille me semble si difficile à livrer que j’en suis à l’avance épuisé (et presque soulagé). Tant pis. Je verrai ça demain. Si j’ai le temps. Je soupire de lassitude, je regarde une dernière fois l’écran immaculé lorsque soudain je songe : « les pages blanches sont des banquises à angles droits ». Tiens, c’est marrant comme idée ce truc là… Certes, cet aphorisme à deux balles ne m’est d’aucun secours pour rédiger ma lettre de motivation mais j’en suis si satisfait que je le retranscris illico dans ce carnet qui ne me quitte jamais. Il s’appelle Bribes. C’est son prénom.

Entre ses pages, ce sont des Meccano de mots, un adjectif écroué à un verbe. Des phrases que je coule incognito dans la structure des nouvelles que je rédige lorsque je suis inspiré. Bribes est aussi ma boîte de nuit, celle où je retranscris  des parcelles de dialogues qui se sont joués avec tant de vérité dans mes rêves qu’il serait criminel de ne pas en conserver la trace. L’épreuve la plus délicate consiste à trouver un stylo sans me cogner un orteil, les yeux plein de sommeil. Bribes est aussi une boîte à trucs dans laquelle je farfouille de temps à autres. Histoire d’en glaner une qui ne vient pas. Et c’est ce que je fais en ce moment, en désespoir d’une sublime trouvaille. Or Bribes n’est pas très bavard avec moi ce soir. Je le feuillette avec plus d’espoir que de conviction, et je n’y grappille rien qui emporterait la faveur du jury. Prétendre appartenir à la première promotion du « Labo » est un défi que je ne pensais pas aussi ardu. Vanitas, vanitatum… Ma platitude me navre.

Alors puisque je ne trouve rien dans mon petit carnet, ne me reste que la réflexion. Je parcours à nouveau la fiche de candidature : « En quelques lignes, dites-nous les raisons pour lesquelles vous souhaitez faire ce stage d’écriture » et spontanément, c’est « apprendre » qui me saute à la gorge. Mais encore ? Je cherche. Je cherche encore. Non, je ne découvre rien d’autre si ce n’est cette évidence : apprendre. Alors pourquoi ne pas écrire ce verbe sous sa forme brute, sans le conjuguer? Après tout, le mot « atelier » pourrait lui aussi revendiquer le droit d’être un verbe à l’infinitif : j’atelie, tu atelies, il atelie… Et dans “atelier”, on peut également composer “A te lire…” et  « atelire » : j’atelis, tu atelis… Écrire pour lier et lire pour s’unir. Ne sont-ce pas les quêtes de l’écrivain et du lecteur ? Un mariage blanc sur lettres noires.

En quelques minutes, les matériaux bruts que je veux façonner dans l’atelier-atelire se profilent sur ma banquise à angles droits : “Ecouter, réfléchir, bâtir, détruire, polir…” Tous ces verbes viennent naturellement s’adjoindre  au premier, sous l’apparence trompeuse de ce négligé que les dandys qualifient de travaillé car trente, cinquante fois je relis ma prière pour la rendre belle, pour qu’elle soit entendue, pour qu’elle m’ouvre le paradis des mots. Je bâille, je fatigue. Avec mon café demain, je relirai tout çà…

Et de bon matin, en appuyant sur la touche « Entrée », sans le percevoir, c’est la porte du Salon que j’ai poussée. Apprendre serait la clé de tout?

***

Il n’y a que des rêves d’enfant dans les bulles de savon, dans le souffle qui les engendre. C’est pour cela que les bulles sont si légères, si incontrôlables, et non pour quelques raisons physiques dont les frères Montgolfier surent si bien tirer profit. On entend dire ici et là que les rêves se brisent, mais n’en croyez rien. Ce sont les pellicules irisées les contenant qui seules éclatent. Libérés, les rêves volent tout à fait librement. Et plus loin que Mars et Jupiter.

Pour l’instant, blanche et bleue, notre bulle stationne encore sur terre sous la fière enseigne du « Labo de l’écriture – Fondation Bouygues Telecom ». Cubique et bien calée entre le commissariat du Salon du Livre et Trésors de livres (sous alarmes – j’ai tenté le coup ). Autour de moi, l’équipage forme un joli résumé de l’Hexagone. Ainsi, lui vient de Biarritz, elle de Lyon, celle-ci de Marseille, la quatrième de la région brestoise, les autres de Paris et de sa couronne (la Capitale entretiendrait-elle la nostalgie de la royauté pour s’attribuer un tel sacre ?) et enfin moi, de Limoges. Ne riez pas, ce n’est pas drôle… :) Mais si les douze membres de l’équipage représentent la diversité des régions françaises, la parité hommes – femmes est mise à mal : 3 à 9. Il en va des ateliers d’écriture comme des chorales et des académies des Beaux-Arts :  la femme ressentirait moins de pudeur à incarner ses émotions. Elle enfante, il étouffe. Sauf exceptions. Trois en l’occurrence.

Écrire n’est pas une démarche naturelle. Il faut d’abord apprendre l’alphabet, se conformer à quelques conjugaisons et d’iniques règles grammaticales, glaner ensuite un peu de vocabulaire pour enfin se contraindre à suivre un vague plan si l’on ne veut pas sombrer dans le néant. Pire encore, l’usage veut que pour écrire, il soit nécessaire de s’asseoir à une table des heures durant. Pour bon nombre de personnes, cette entreprise relève de la torture car elle s’associe invariablement à de pénibles souvenirs scolaires, lorsqu’il fallait composer un texte sur des sujets idiots – dégoûtant ainsi des générations entières de petits Stendhal, Proust et Sagan en devenir – : « C’est l’automne. Racontez une promenade en forêt » ou « Comment occupez-vous vos dimanches ? » et encore «Comment avez-vous appris que le Père Noël n’existait pas ? ». En vous regardant, M’dame! Mon sens de la répartie m’avait déjà valu quelques déboires mais que n’aurais-je fait pour amuser mes camarades ? Cette insolence m’a valu deux heures de colle et une rédaction à pondre sur un thème encore plus inepte (oui, oui, c’est possible. Elle l’a fait).

Mais dans le « Labo », je me tiens à carreau. Pas de blague. A plusieurs reprises, dans le métro, tel un mantra je me suis répété : « Tu la fermes et tu écoutes, tu la fermes et tu écoutes… ». Je pense avoir presque tenu parole. Pour mon plus grand bien et la sérénité de mes comparses : Patrick, Pascale, Laetitia, Benedicte, Marion, Marie, Mélisande, Vincent, Karine, Céline et Caroline. Je suis venu pour apprendre, non ? Pas pour parler.

Et d’ailleurs, causer, jacasser, je n’en ressens aucune envie puisque comme tous ceux qui m’entourent, je suis sous le charme de Bruno Tessarech. L’aisance de son verbe n’a rien à envier à la profondeur de sa culture qu’il nous dispense avec grâce, par petites touches impressionnistes, l’air de rien : « Ah oui, au fait, il y a bien ce livre qui… », genre inspecteur Columbo qui a un dernier truc à  dire avant de partir.

Avides de savoir et désireux d’apprendre et de comprendre, dés les premières minutes, nous prenons tous une multitude de notes (à Marie je décerne la palme de la dactylographe la plus agile car sous ses doigts, ce ne sont que crépitements incessants… Je suis vert de jalousie !). En quatre minutes, quatre heures, quatre jours, Bruno démontre que je suis le plus inculte des participants – ce dont je ne me vante pas- et qu’à mon retour dans ma charmante province, il me faudra aller récupérer ces textes si beaux d’Hemingway, de Fitzgerald, de Simenon, de Faulkner… pour m’y plonger sans attendre. Il semblerait qu’un certain Honoré de … soit érigé en Saint dans son cœur. Ce sera véritablement pour faire plaisir à notre pilote que je tenterai de redécouvrir la prose du “Père Goriot”. Je conserve un vague dégoût de ce bouquin étudié en 3ème. Le temps aura-t-il changé ma vision de l’œuvre? Une question parmi tant d’autres posée lors de cet atelier.

Nos fauteuils en plastique noir sont semblables à ceux que l’on aperçoit dans les séries américaines lorsqu’une scène se déroule dans un milieu universitaire. Ils sont munis de tablettes amovibles et incontrôlables, si surprenantes parfois qu’elles désarçonnent le Laborantin sans prévenir, juste pour se moquer de lui, si concentré sur sa prose. L’on comprend mieux la médiocrité du niveau d’études nord américain. Loin de nous agacer, les velléités de nos tablettes permettent par la magie du rire de briser la timidité derrière laquelle chacun de nous a trouvé refuge.

Échauffement

Et pour mieux encore dissiper cette timidité, Bruno Tessarech suggère que le premier exercice d’écriture à réaliser consiste en une brève autobiographie. Être ou devenir le sujet de sa propre création littéraire renvoie à ces écrits adolescents où le je et le moi, et le moi je, occupaient chaque case de chaque ligne. Ici, il s’agit de ne pas verser dans cet écueil en dressant un tableau, si ce n’est complaisant, du moins factice de nos existences puisque nous pressentons qu’après quatre jours de cohabitation, les masques seront tombés à terre. Alors pourquoi mentir, et avant toute chose, pourquoi se mentir ? L’écriture n’est-elle pas la vérité que l’on poursuit ? Une demi-heure suffit à coucher douze vies sur du papier, virtuel ou non.

Ma crainte première s’est envolée : dans le groupe, point d’ego surdimensionné puisqu’à la question «Qui commence ? », aucune main ne se lève spontanément. A peine quelques toussotements gênés ou d’invisibles poussières à chasser des épaules. Un de nous se dévoue, le plus courageux de tous. Il commence. Il ne dévoile pas sa vie mais les mots de sa vie, ceux qu’il emploie pour se qualifier, se regarder. Ce sont les mots les plus intimes. Ce n’est pas l’appréhension de se dénuder par les mots qui a empêché les doigts de se lever, c’est leur sélection qui alimentait cette pudeur : ce choix était-il bon ? Leur disposition sonnait-elle juste ? Et en filigrane : croyez-vous que je serai bon écrivain ? Vient mon tour où j’affirme haut et fort que je n’ai pas employé le je alors qu’il n’y a que cela dans mon autoportrait. Cela m’apprendra à ne pas me relire et à me prétendre plus malin que les autres !:) Combien de ratures ai-je commises ? m’interroge Bruno. Deux, lui réponds-je après avoir feuilleté mon livret bleu (je suis incapable d’écrire en direct sur un écran, j’ai besoin d’un échafaudage quadrillé et je souffre le martyr en frappant toutes ces lettres à la suite en ce moment, si vous saviez…). Et Bruno d’enchaîner sur les manuscrits des écrivains célèbres, ces pages reliées surchargées de corrections. Le virtuel esquive désormais tous les repentirs des auteurs. L’émotion se refroidit. Quand je parlais de banquises à angles droits…

L’une après l’autre, les autobiographies sont égrenées, trop brèves et lues trop rapidement, non qu’il s’agisse d’une corvée mais  d’une délivrance. Accoucher de soi est moins facile qu’il n’y paraît. Et il n’y a pire lecteur que l’auteur, soit qu’il se mésestime, soit qu’il s’adore. Nous échappons à ces deux périls car en jeunes apprentis de l’écriture que nous sommes, c’est l’émotion qui prend la parole. Bruno relève une constante : en se décrivant, chacun de nous a évoqué son rapport à l’écriture – ce qui légitime notre présence en ce lieu. Certes, il a bien été question d’enfants et de professions, mais bien malin qui pourra dire ce que fait celle-ci dans la vie ou celui-là. On l’a vite oublié et puis on s’en fout. On est vierge de tout nitrate social dans cette bulle. Personne ne se connaît, personne ne se juge. Tout ce qu’on désire, c’est que l’autre nous captive avec et par ses mots. Le reste est sans importance.

Enfin, quand je dis le reste… Notre bulle étrange pique si bien la curiosité des groupes scolaires que Céline et Dorothée – à la fois hôtesses, contrôleuses et copilotes de notre étrange vaisseau – durent déployer des trésors de diplomatie pour maintenir une paix somme toute relative aux abords de l’astronef. Ces prémices de célébrité n’ont cependant pas diverti une seul instant le capitaine et ses douze cosmonautes de leur destination finale enfin dévoilée : la trame romanesque.

Sur un Post-it géant, Bruno dessine une rose des vents dont les quatre points cardinaux désignent sous notre dictée les éléments fondamentaux d’une histoire : l’intrigue, les personnages, le lieu marié à l’époque et enfin, le genre (amour, polar, etc). J’ose proposer d’inscrire une cinquième direction qui me semble importante : quel message l’auteur veut-il faire passer dans son histoire ? Je crois vain d’écrire si l’on ne veut pas signifier une pensée (je n’emploierai pas le terme de morale, je passerais pour un affreux réac’, quoique né en 68). Avec gentillesse, Bruno accepte d’écrire ma proposition mais en l’insérant entre parenthèses car il n’est pas convaincu de la pertinence de mon analyse. Je suis presque heureux d’être déstabilisé de la sorte et je suis impatient de comprendre pourquoi ma façon d’envisager le roman n’est peut-être pas la meilleure. Apprendre.

Une chose que je percevais sans la traduire explicitement : les personnages sont plus importants que l’intrigue, le genre et le lieu d’un roman car ce sont des êtres humains (en règle générale). Le lecteur peut être tour à tour  grand reporter ou Pharaon, archiduchesse ou caissière à Codec. En refermant le livre, le lecteur conservera la nostalgie ou l’aversion des personnages. Avec les jours, s’estomperont peu à peu le pourquoi du comment du roman. Et à la limite, on s’en balance pas mal. Les personnages sont la mélodie d’une chanson dont on a perdu les paroles. Il restera toujours le lalala… que l’on fredonnera.

Oui, n’empêche que moi, je n’ai plus du tout envie de chanter quoi que ce soit quand j’apprends la teneur du second exercice auquel nous sommes intimés de nous livrer, et tout de suite, là, maintenant : inventer un personnage et lui insuffler la vie. Et toc. En résumé, passer au scanner un personnage réel ou imaginaire autour duquel on envisagerait de bâtir un roman.  Pas question de sombrer dans le facile car l’analyse doit être complète et non complaisante : pourquoi aimé-je mon personnage et en quoi m’insupporte-t-il ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses, ses défauts odieux ou charmants ? Que mange-t-il avec plaisir ? Comment s’habille-t-il ? A-t-il les pieds plats et l’haleine fétide ? Je suis terrorisé. Je n’ai aucune imagination et d’ordinaire, lorsque j’ai la prétention de vouloir rédiger une nouvelle, je calque mon personnage sur la réalité. Et là, de but en blanc, je n’ai personne qui ne me vienne à l’esprit (sans doute parce que j’ai déjà quelque chose sur le feu avec déjà tout plein de personnages, mais on verra ça plus tard, au quatrième jour).

Et là, je traverse un grand moment de solitude. Tous les Laborantins semblent être en veine d’inspiration car en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, et pendant trente minutes, je vois des têtes penchées sur des copies et des écrans, avec des alphabets plein les doigts. Et moi, rien. Que couic.  Je tourne mon regard implorant vers les visiteurs du Salon qui défilent derrière le carré de plexiglas, en quête d’une silhouette qui m’inspire ou d’un visage qui m’intrigue. Rien. Je me contrains à gratter quelque chose pour ne pas me sentir totalement isolé, mais je ne rédige rien qui me satisfasse. J’invente l’histoire d’une fille qui rentre dans un salon mondain, d’une fille qu’on ne remarque pas jusqu’à ce qu’on apprenne que… Ce ne doit pas être si mauvais que cela puisque Bruno évoque des similitudes de ma prose avec celle de Sarraute (Nathalie, pas Claude). Je ne suis pas convaincu par cette nana transparente et imaginaire – mais que j’embrasserais à pleine bouche si elle se tenait devant moi puisqu’elle vient de me sauver de mon plus grand bide d’atelier d’écriture. En quittant le labo, je promets à Dorothée (face à la caméra de François, rien que cela) de trouver mon personnage dans le métro. Du pur bluff.

Je devrais jouer plus souvent au poker car cette femme de roman vient de s’asseoir devant moi. Dix stations me permettent de noter scrupuleusement tous les détails vestimentaires, cosmétiques, toutes les mimiques de cette inconnue plongée dans « le » Delphine de Vigan. La nuit me soufflera une histoire, j’en suis certain. Je sais qu’avec mon café demain matin, je rédigerai quelque chose de plus satisfaisant. A mes yeux, petit vaniteux que je suis.

(la suite au prochain numéro !)

Retrouvez également le témoignage de Caroline Desage et la vidéo du Labo de l’écriture.

L'Auteur

Dorothée Corbier

Déléguée générale adjointe de la Fondation Bouygues Telecom, j'anime avec Céline le programme Nouveaux Talents.

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4 Commentaires

  1. Très beau texte, l’atelier à l’air de vous avoir épanoui.
    Au faite, comment doit-on s’y prendre si on souhaite participer à l’édition 2013?


  2. Ainsi donc, Charles, un grand timide devant l’éternel, nous avait caché son talent d’humoriste : je dois avouer avoir bien rigolé en lisant son aventure. J’ai adoré la réponse donnée à la question « Comment avez-vous appris que le Père Noël n’existait pas ? ». Cher Charles, tu as de l’or entre les doigts, profites-en !!


    • Bonsoir Pascale, merci beaucoup de tes encouragements qui me touchent très sincèrement. Je vais tenter de suivre tes recommandations… ET toi, as-tu un article à proposer? Qu’est devenu ce cher consul si nul? Bien à toi Charles