Métiers de l’édition

Comment lance-t-on un roman ? Entretien avec Manuel Carcassonne (Grasset)

Si l`édition est une activité économique comme une autre alors il est normal que l’une des préoccupations des éditeurs soit d’essayer de fabriquer des produits qui se vendent bien. Mais chacun sait qu’il y a tant d`ouvrages disponibles sur le marché qu`il est très difficile de se faire une place. Alors comment retenir l`attention des lecteurs ? Comment les attirer ? Et comment promouvoir un roman ?

Nous avons posé ces questions à Manuel Carcassone, Directeur Général adjoint des Editions Grasset et Fasquelle qui, pour nous apporter une réponse, détaille dans ce billet les étapes du lancement du roman 658 de John Verdon (traduit de l’anglais par Pierre Demarty, mai 2011).

Par Manuel Carcassonne, Directeur Général adjoint des Editions Grasset et Fasquelle

Lire, c’est éditer ou le contraire !

En littérature étrangère, il n’est pas toujours évident de lire en amont les textes acquis chez Grasset par Ariane Fasquelle, l’éditrice en charge du domaine. Il faudrait connaître toutes les langues ! J’attends sagement la traduction en français et j’ai la joie presque neuve, au contraire du domaine français où l’aller-retour des manuscrits peut épuiser l’œil, de les découvrir. Dans le cas du « polar » sophistiqué de John Verdon, 658 (en anglais : Think of a number), il n’était pour moi qu’un nom inconnu au catalogue. La curiosité chez moi étant davantage une qualité qu’un défaut, en tout cas pour un éditeur, je l’ai dévoré : cette intrigue finement tissée qui oscille entre l’exploration de la psyché d’un tueur-poète et la description d’un détective du NYPD à la retraite (on imagine Clint Eastwood dans le rôle !) noyé dans les méandres de son enquête m’a semblé parfaite : la juste mesure d’horreur et de malice, de références au cinéma (Hitchcock entre autres) et à la littérature américaine. Il y a du jeu, cruel, dans ce 658.

Aussi avons-nous décidé de faire de notre mieux, ce qui suppose un certain volontarisme, si l’on sait que les tables de libraires offrent un choix fort divers de polars où les grands noms servent d’appels à l’achat. Comment faire pour marquer une différence? Voici, en résumé, les quelques étapes d’un lancement, en période difficile !

La couverture :

La concevoir a donné quelques migraines à notre directeur artistique, Jean-François Paga, lequel nous a montré des dizaines de possibilités, jusqu’à cette combinatoire de chiffres sur fond noire, où le rouge de 658 se détache, comme un meurtre.

La mise en place :

L’édition est un métier où l’offre excède la demande ; cela peut paraître illogique, mais c’est ainsi. Une mise en place réussie suppose à la fois de l’enthousiasme à la lecture et une capacité humaine (non réductible à quelque machine !) à convaincre les libraires, FNAC, libraires indépendants, grandes surfaces, pour obtenir le maximum de visibilité. Rien ne remplace le plus simple des moyens : la lecture. Celle de 658 par nos commerciaux et nos équipes a été aussi heureuse que la mienne. C’est lors de la journée professionnelle du Salon du livre de Paris, quand Umberto Eco signait ses exemplaires à la joie des libraires, que nous glissions dans le même paquet le Verdon, un tirage spécial pour la librairie ! C’était le début de nos efforts. Nous avons obtenu une mise en place globale de plus de 20.000 exemplaires, répartie sur l’ensemble des réseaux, avec en particulier un soutien des Relay.

Le physique et le virtuel :

Certains romans, tels le Chuchoteur (Calmann-Levy) ou Quand souffle le vent du Nord de Daniel Glattauer (publié chez Grasset), bénéficient volontiers d’un buzz sur l’immense terrain de jeu du Web. Nous avons proposé à Amazon une mise en avant de ce titre sur leur home-page, un partenariat (réussi) avec 13°rue, un jeu-concours, et une présence sur le site du Nouvel Observateur, Biblio-obs. Ariane, qui a vu le site américain consacré au livre, nous a convaincu de créer en français le même : une bande-annonce de 658 dite d’une voix rauque , un jeu, un appel à tous les lecteurs, l’actualité du titre, et un renvoi vers notre site demandé aux uns et aux autres. Comme les lecteurs, et c’est une chance, ont besoin des relais traditionnels, nous avons aussi retenu une page de publicité dans Livres-Hebdo. Plus un livre est discuté, commenté, échangé, et même parfois détesté !, et mieux c’est.

Grâce aux équipes d’Hachette-Web, en particulier à Laetitia Joubert, nous avons fait un envoi d’exemplaires du livre chez nombre de blogueurs, qui ont répondu favorablement, chroniqué et aimé le livre. A ce jour, des dizaines d’entre eux ont commenté, frémi, défendu le livre. Les journaux, avec plus de lenteur, tels Elle ou Le Point, ont aussi aimé ce polar inventif.

Et le marché ?

Depuis mars, la ronde frénétique de l’actualité a détourné les lecteurs des librairies. Nous avons là une passe difficile, et défendre un livre demande deux fois plus d’énergie, d’inventivité, de capacité propulsive, de mixte entre le web et la presse traditionnelle, qu’auparavant. Voici juin, qui voit souvent les ventes augmenter et le lecteur revenir. Nous continuons de pousser 658 : lisez-le. C’est le meilleur moyen de partir en vacances, croyez-moi…

Voir aussi le billet sur 658 de John Verdon 

 

L'Auteur

Dorothée Corbier

Déléguée générale adjointe de la Fondation Bouygues Telecom, j'anime avec Céline le programme Nouveaux Talents.

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