Métiers de l’édition

Entretien avec Camille Deforges-Pauvert

Responsable des relations libraires Belfond-Presses de la Cité.

Camille Deforges-Pauvert est à l`image de son bureau : elle vit avec les livres, dans les livres, pour les livres. Chaleureuse et passionnée, elle nous a ouvert les portes de son quotidien pour nous raconter son métier.

Qui êtes vous ? Je suis responsable des relations libraires pour Belfond et Presses de la Cité depuis 2006. Avant cela, j’ai d’abord été libraire. Pendant mes études de lettres à la Sorbonne, je travaillais à la Librairie des Femmes rue de Seine à Paris. Et ça a été une véritable révélation. J’ai su que je voulais parler des livres à un maximum de personnes.. J’ai donc continué sur cette voie. J’ai ensuite travaillé pendant 8 ans comme responsable du rayon « poésie, linguistique, théâtre, essais et romans historiques » à la Fnac des Ternes à Paris (où j’ai par ailleurs créé le premier rayon de littérature érotique, expérience qui m’a beaucoup amusée, et qui a fait des petits ensuite dans toutes les FNAC). Enfin j’ai été représentante chez Interforum pendant 6 ans.  C’est une société qui se charge de la commercialisation et de la distribution des ouvrages d’une centaine d’éditeurs. Toute l’année, et ce dans 13 arrondissements parisiens, l’Essonne et les Hauts de Seine, je visitais les différents points de vente afin de présenter et défendre la production des maisons d’édition pour lesquelles je travaillais, à savoir déjà Belfond et Presses de la Cité. Et puis la directrice commerciale de l’époque souhaitait créer un poste de « relations libraires » et elle m’a fait confiance, notamment parce que je connaissais très bien les éditeurs et les catalogues, et que j’avais un très bon réseau de libraires.

Quelques mots sur Belfond et Presses de la Cité ? Belfond Français, Belfond étranger, Presses de la Cité Français et Presse de la Cité Iétranger sont des maisons d’édition du groupe Place des Editeurs. Découvreur d’auteurs majeurs en littérature étrangère, Belfond publie notamment Douglas Kennedy, Haruki Murakami, Lionel Shriver, Michael Cunningham… Dans le domaine français, Belfond a vocation de couvrir de nombreux genres littéraires : sagas et grands romans avec des auteurs comme Françoise Bourdin romans historiques, avec Théresa Revay,romans policiers avec Nadine Monfils documents, témoignages, biographies.

Presses de la Cité offre au public une littérature populaire de qualité avec un éventail des meilleurs best-sellers internationaux, du grand roman (Danielle Steel, Raymond Khoury ) aux policiers avec la collection sang d’Encre (Elizabeth George, Mo Hayder), des découvertes avec Kate Morton Les Heures lointaines  et Jonas Jonasson auteur du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, les biographies ou les documents d’actualité. Dans le domaine français, on retrouve la collection des romans Terres de France qui revisitent le passé et le patrimoine de nos régions, grâce aux plumes de Jean Anglade, Hervé Jaouen, Nathalie de Broc,…ainsi qu’une collection dite « hors sol » de littérature avec Hubert Huertas,Françoise Hamel, Marie-Claude Gay…et bientôt Anne Bragance.

En quoi consiste votre métier ? Si je devais résumer, je dirais que cela consiste à faire lire les bons romans aux bons libraires. C`est-à-dire, savoir que tels libraires aiment tel type de littérature et donc cibler sur ce qu’ils préfèrent, tout en essayant parfois de leur faire découvrir autre chose. En général, quand j’interviens, les libraires ont déjà vu les représentants et connaissent le programme de mes éditeurs. Donc je ne vais pas leur parler de tous les romans mais de MES coups de cœur. Et comme ils me connaissent, ils me font confiance.

Mes objectifs sont de générer une prise de commande plus importante, d’organiser des signatures avec des auteurs et de faire en sorte que les libraires valorisent les romans de mes éditeurs comme leurs « coups de cœur » auprès de leurs clients. Ce dernier aspect est très important car de plus en plus les gens ont besoin d’être pris par la main et d’être conseillés. Les libraires sont donc particulièrement prescripteurs. Quand ils ont aimé un roman, ils peuvent faire des chiffres de vente exceptionnels. Par exemple, lorsque Jérôme Toledano de la petite librairie de quartier les Cyclades à Saint Cloud aime un titre (en particulier des polars puisque c’est ce qu’il préfère), il peut en vendre entre 100 et 150.

Mon but est d’essayer de créer un lien de proximité. Les libraires que je connais ont tous mon numéro de portable. Ce n’est pas qu’une relation commerciale. J’ai 400 libraires dans mes amis Facebook, et sur mon fichier au bureau, j’en ai 300 supplémentaires. Naturellement, cela évolue sans cesse : des librairies ferment, d’autres ouvrent.

Il m’est difficile de mesurer l’impact réel de ce que je mets en place car je ne peux pas être partout pour savoir s’il y a un conseil de lecture sur tel ou tel titre. Dans mon fichier de libraires, j’en ai un quart qui joue vraiment le jeu. Par rapport à un ouvrage que je leur ai envoyé et conseillé, ils vont m’appeler ou m’envoyer un mail pour me dire s’ils l’ont aimé ou non, s’ils vont en faire un coup de cœur et le conseiller à leurs clients.

Comment choisit-on une librairie pour organiser une signature avec un auteur très connu ? Lorsqu’un partenariat est mis en place par l’éditeur avec un réseau de points de vente (Fnac, Virgin, Chapitre,…), je fais en sorte qu’il y ait une ou plusieurs signatures dans des librairies dudit réseau. Ensuite, il y a des libraires indépendants qui me sollicitent directement et alors il faut faire des choix. J’essaie d’éliminer ceux qui l’ont déjà eu en signature et de privilégier les autres. Je garde ceux qui le suivent depuis longtemps pour récompenser leur fidélité, ceux que j’ai envie d’aider, ceux qui sont géniaux et qui se sont démenés lors d’une précédente opération. Dans ces cas là, je fais une exception et je triche un peu. Et pour la tournée suivante, ceux qui ont été recalés seront prioritaires. Il y a forcément des déçus car les auteurs ne peuvent pas aller partout..

Votre poste existe-t-il dans toutes les maisons d’édition ? Pas encore, mais cela commence à percer dans plusieurs maisons d’édition. Souvent, c’est soit l’attachée de presse, soit le directeur commercial qui fait ça en plus de son travail. Evidemment c’est plus simple de créer ce poste dans une grande maison que dans une toute petite, pour des raisons économiques. Mais ce n’est pas un gadget. C’est un vrai plus ! pour les libraires,les livres et les auteurs.

Le marché du livre, l’arrivée du numérique, la hausse de la TVA sur le livre… quels sont les impacts de toutes ces actualités sur les libraires ?  La hausse de la TVA sur le livre, c’est vraiment honteux. C’est ce qui pouvait arriver de pire parce que si lire devient un luxe, ce sont les gens qui n’ont pas beaucoup d’argent qui vont en faire les frais. Le numérique est un vrai problème car la majorité des libraires ne sont pas prêts à évoluer dans ce sens là. Je suis pour ma part convaincue que le papier et le numérique vont cohabiter : ce n’est pas la mort du papier. Je pense notamment au responsable de la littérature chez  Dialogues à Brest qui me disait encore dernièrement  que le numérique ne l’empêchera pas de faire ses piles, de montrer ses coups de cœur et d’être suivi par ses clients. Ou à la responsable de la librairie Gallimard qui a une clientèle de quadras et quinquas, plutôt à l’aise financièrement. Elle a un couple de clients qui partait en vacances : ils ont téléchargé 5 romans policiers parce qu’ils savaient qu’ils n’allaient pas les garder. Et puis la femme a pris 5 romans papier car elle savait que ça la touchait et qu’elle voudrait les conserver.

Et puis les gens ne vont pas faire dédicacer leur liseuse aux auteurs qu’ils aiment !!!

Un petit conseil de lecture pour finir ? En ce moment, je lis le programme de janvier/février pour mes éditeurs. Je suis en train de terminer le prochain roman de Lionel Shriver qui va s’appeler Tout ça pour quoi ?. C’est un auteur qui me bluffe à chaque fois. Elle est très noire, très violente, pas du tout « politiquement correcte ». Il n’y a aucune concession. Le roman raconte comment, au sein d’une famille, la maladie de la mère va avoir des conséquences absolument irrémédiables sur tout le monde. Il faut s’accrocher car c’est une lecture très « coup de poing » mais c’est ce que j’aime parce que ça ne laisse pas indifférent.

Entretien avec Camille Deforges-Pauvert