Coulisses de l’édition

Auteurs-éditeurs : un grand roman d’amour ?

Lorsque j’ai préparé mon programme pour le Salon du Livre qui vient de fermer ses portes, une coïncidence m’a frappée. Dimanche 20 mars avaient lieu deux conférences, à une heure d’intervalle, dont les thématiques étaient si voisines et si contradictoires qu’il aurait été dommage de passer à côté. A ma gauche, « auteur-éditeur, une complicité à toute épreuve ». A ma droite, « l’addition est pour moi, ou les incertitudes entre auteur et éditeur». Chacune propose une vision très différente des coulisses de l’édition, et du sujet (non sans ambigüités) des relations entre un écrivain et celui qui le publie. Faut-il encore croire en une relation auteur-éditeur sans conflits ? Comment réussir son mariage éditorial ? Les histoires d’auteurs-éditeurs finissent-elles mal en général ?

Plantons le décor. D’un côté, nous avons sur la Scène des Auteurs les représentants d’une « complicité à toute épreuve » en la personne d’Antoine Gallimard et de Jean-Marc Roberts (directeur des éditions Stock comme son nom ne l’indique pas), tous deux venus en couple avec un auteur « historique » (Pierre Guyotat et Vasilis Alexakis). De l’autre, sur le stand du MOTif, observatoire de l’écrit en Ile-de-France, un choix plus éclectique de six intervenants : deux auteurs, un agent, un éditeur et deux responsables du MOTif. Deux décors, deux ambiances, deux visions radicalement différentes. Alors, amour toujours ou amour vache ?

Auteur-éditeur, c’est une « longue conversation ». Et c’est Antoine Gallimard qui parle. Pour lui, cette complicité annoncée en titre de la conférence s’incarne dans une capacité hors du commun à dialoguer. Signalons entre parenthèses qu’il a tout de suite mis à l’œuvre sa théorie par une très longue mélopée sur l’historique daté de l’édition des deux premiers manuscrits de Pierre Guyotat. Mais c’est une autre histoire. Face à l’adversité et aux difficultés, c’est donc une forme amicale de relation amoureuse qui semble être ici la clé d’une union heureuse. Un amour devenu un meilleur ami, un confident (ou l’inverse). En tout cas, la proximité entre l’auteur et son éditeur serait le plus solide rempart face aux déboires et aux bouleversements, notamment avec l’arrivée imminente de l’édition numérique.

Auteur-éditeur, c’est un ménage à trois. Jean-Marc Roberts insiste, auteur et éditeur forment un couple, « la difficulté étant qu’il y a de nombreux couples dans une même maison d’édition ». Il faut donc savoir traiter tout ce beau monde de la même façon, tout en s’adaptant au caractère de chacun. Pas si simple, quand on y pense. La solution ? Adopter la « mécène-attitude » et dépenser sans compter. Face aux actionnaires qui demandent un retour sur investissement, l’éditeur est un avocat infaillible, qui sait convaincre, défendre ses auteurs sans ciller, et mener à terme tous ses choix de manuscrits. Et comment savoir parler d’argent dans cet horizon sans nuages ? Antoine Gallimard et Jean-Marc Roberts balayent la question d’un geste de la main, soutenus par leurs deux auteurs dont l’idée même d’avoir des contraintes contractuelles les pousse au travail et forme une motivation supplémentaire. Antoine Gallimard conclue par l’adage de son grand-père, fondateur de la maison : « être éditeur c’est faire du commerce en ayant fait un pacte avec l’esprit ».

Auteur-éditeur, c’est une illusion à laquelle on se raccroche. Changement radical de discours sur le stand du MOTif. Cette relation idyllique entre auteur et éditeur « appartient au passé ». Elle n’est là que pour entretenir une « nostalgie » qui n’aurait plus de raison d’être, pire, une « utopie ». A qui la faute ? Au numérique (décidément partout), qui vient questionner et fragiliser l’équilibre éditorial. Aux restructurations, qui font passer les auteurs par un secrétariat et les empêchent d’avoir une relation directe et humaine avec leur éditeur. L’éditeur se serait en quelque sorte désinvesti de sa fonction « paternelle » envers ses auteurs pour ne se concentrer que sur les revenus du « foyer ». Comme un couple qui continue à vivre ensemble mais qui ne communique plus que sur les sujets inévitables.

Auteur-éditeur, c’est un mariage d’intérêt. S’il n’incombe plus à l’éditeur de jouer le rôle d’agent littéraire pour ses auteurs, alors la relation auteur-éditeur n’est-elle qu’une simple relation commerciale ? L’éditeur présent sur le stand du MOTif (ed. Verticales) ne partage pas ce point de vue. Les auteurs qui vendent peu ont exactement le même traitement que ceux qui sont de plus gros vendeurs. Car c’est là le métier d’un éditeur, rendre les auteurs égaux devant la loi éditoriale, quelque soit le destin de leur livre. Les deux auteurs face à lui s’insurgent, pourquoi alors ne pas donner un à-valoir (somme donnée à l’auteur à la signature du contrat en plus de ses futures royalties) plus important aux auteurs qui ne sont pas « rentables » ? Une enveloppe qui leur permettrait de faire leurs courses et de continuer à écrire sereinement ? Le débat oppose ici les partisans d’un à-valoir comme symbole d’un engagement de l’éditeur envers son auteur, et l’opposant d’un à-valoir souvent déraisonnable, parfois dangereux, là où la rémunération par pourcentage sur les ventes permet une équité sans équivoque. Car il est vrai que la rémunération du travail chez un écrivain est nettement moins précise que dans toute entreprise : est-ce une rémunération sur le temps passé à écrire ? Ou la rémunération d’un résultat à la vente ? Un équilibre entre ces deux pôles bien difficile à juger parfois. En tout cas, si la relation auteur-éditeur n’est qu’un mariage d’intérêt, elle exclut toute dimension affective, et laisse la part belle aux négociations et à la défiance.

Car au bout du compte, la principale différence entre ces deux conférences, c’est la confiance accordée par l’un et l’autre. Une confiance absolue dans cette « complicité à toute épreuve », dont Vasilis Alexakis disait « finir les phrases de (son) éditeur ». De l’autre côté, une confiance perdue, brisée par des « incertitudes ». Car ce n’est pas uniquement le poids des ventes d’un auteur qui change la nature de sa relation avec l’éditeur. C’est lorsque la confiance nécessaire à toute relation humaine est remise en cause que le château s’effondre. Là où il y a de la gêne il n’y a pas de plaisir, dit-on. Une chose est certaine, c’est bel et bien un roman sentimental qui lie l’auteur et son éditeur, une histoire pleine d’espoirs, de bonheurs, mais aussi de déceptions et de séparations. Pour le reste, peut-être n’y a-t-il que des preuves d’amour ?

L'Auteur

Coline Lemeunier-Daurat

Coline Lemeunier a été lauréate du Prix Nouveau Talent en 2008 pour son premier roman 1tox (éd. Calmann-Lévy). Elle est aujourd’hui rédactrice indépendante.

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1 Commentaire

  1. Bonjour Coline
    Tout un programme, cette relation auteur-éditeur – et il y a sûrement autant de sortes de relations qu’il y a d’éditeurs et d’auteurs ! Mais ce qui se passe aux Etats-Unis – soit l’émergence en flèche de l’auto-édition numérique – est un pavé dans la mare dans le monde de l’édition outre-Atlantique. Et il me semble que la relation auteur-éditeur va en être profondément et irréversiblement modifiée. Affaire à suivre…
    Merci pour ton post !
    Caroline