Coulisses de l’édition

Retours et verbatims de la journée consacrée par la SGDL aux premiers romans

Le 24 juin dernier, nous avons participé à une journée consacrée par la Société des Gens de Lettres aux premiers romans et à leur place dans la littérature contemporaine (cliquez ici pour voir le programme de la journée)

Hotel de Massa 2

Des universitaires, des auteurs, des éditeurs, des médiateurs ont participé à des tables rondes et échangé avec les (nombreuses) personnes présentes dans la salle. Qui sont les primo-romanciers ? Le « premier roman » est-il devenu un genre littéraire ? Qui sont les éditeurs de premiers romans ? Quel est le rôle des libraires, bibliothécaires, organisateurs de prix littéraires et autres médiateurs dans l’avènement des nouveaux auteurs ?

Autant de sujets, et tellement d’autres, sur lesquels nous vous livrons quelques extraits choisis (de manière tout à fait arbitraire, par nous-mêmes !!) qu’il nous a paru intéressant de partager.

Attention… verbatims !

 

Présentation de l’enquête sur les primo-romanciers en France et au Québec, réalisée entre 1998 et 2008.

 

Bernard Legendre, professeur des universités UFR Sciences de la communication, Université Paris 13 et Corinne Abensour, maitre de conférences en sciences de la communication et de l’information, co-auteur avec Bertrand Legendre de « Entrer en littérature, Premiers romans et primos-romanciers dans les limbes » (Editions Arkhê).

« Le principal éditeur de premiers romans est l’Harmattan. Et beaucoup de jeunes maisons d’édition. »

« Les primo-romanciers ont 4 critères principaux pour rechercher leur éditeur et donc choisir à qui ils vont envoyer leur manuscrit :

  • la politique éditoriale
  • le fait de disposer d’un contact dans la ou les maisons sollicitées (parfois trop surévalué par rapport au critère de la politique éditoriale, le contact étant supposé, quelle que soit sa fonction dans la maison, pouvoir l’emporter sur les critères de fond)
  • L’intérêt pour une collection, en général perçu à travers des notions techniques ou esthétiques plus que littéraires (ex : couvertures chez Actes Sud)
  • la politique promotionnelle, appréciée à travers la capacité des maisons à assurer la présence de leurs auteurs dans les médias et le placement des romans en librairie. »

« Là où on pourrait s’attendre à ce que les primo-romanciers veuillent avant tout que l’intégrité de leur texte soit respecté, on découvre que le critère principal qui justifie pour eux la légitimité d’un éditeur est le nombre de ses interventions.»

« L’élément le plus important pour les primo-romanciers dans leur début de carrière, c’est la rencontre avec le public sur les lieux de médiation (librairies, bibliothèques, salons,…), en particulier quand leur statut de primo-romanciers est pris en compte et qu’ils ne sont pas jetés dans le grand bain sans différenciation avec des auteurs plus chevronnés. »

 

Table ronde 1 : quelques figures de primo romanciers

 

Julia Deck, auteur de Vivianne Elizabeth Fauville, premier roman publié aux Editions de Minuit en 2012

« J’ai envoyé mon manuscrit uniquement aux Editions de Minuit et j’ai eu une réponse au bout de 4 jours. Le texte était intéressant sur le fond mais pas publiable dans la forme. L’éditrice me proposait qu’on se rencontre pour en parler. Elle m’a surtout parlé de ce qui ne lui plaisait pas. Au point que je me suis demandée pourquoi elle avait voulu me rencontrer. Pendant 1 mois j’ai laissé décanter tout ce qu’elle m’avait dit. J’ai fait le tri. »

Carole Fives, auteur de Que nos vies aient l’air d’un film parfait, premier roman publié par Le Passage en 2012

« J’ai participé à un concours Technikart pour un recueil de nouvelles. J’ai mis 2 ans ensuite pour écrire mon roman. Puis 1 an avant qu’il sorte. L’éditeur m’a demandé de retravailler mon texte. Il n’y avait que 2 voix dans le texte et mon éditeur m’a conseillé d’en ajouter une, ce qui a donné plus d’ampleur à mon texte. »

Dominique Le Brun, auteur de Quai de la Douane, premier roman publié aux Editions Ouest-France en 2013

« J’ai publié mon 1er roman après avoir publié plus de 200 textes ou ouvrages (essais, articles, etc…). J’ai mis 30 ans. J’ai suivi une master class de John Truby. Ça a été un déclic. »

Pascale Roze, Prix Goncourt et Prix du Premier roman en 1996 pour Le Chasseur Zéro paru aux éditions Albin Michel : « j’étais attendue au tournant pour le second roman. J’ai eu beaucoup de critiques très difficiles à vivre. »

Julia Deck : « je pensais que je pourrais écrire mon deuxième roman pendant la promo du premier. Mais impossible de parler d’un ouvrage le soir en librairies, et de se plonger dans l’autre le lendemain ! »

Carole Fives : « Rencontrer des lecteurs c’est déstabilisant. Après c’est difficile de se remettre à écrire sans tenir compte de tout ce qui nous a été livré comme ressentis sur son texte. » « Participer à des concours (et les gagner), ça peut aider lorsqu’on présente ensuite son travail à un éditeur. »

« Au moment d’envoyer son manuscrit, il faut penser d’abord à l’envoyer aux maisons d’éditions qu’on aime en tant que lecteur… voire à des auteurs qu’on aime qui peuvent être un premier contact. »

Pascale Roze : « J’ai plusieurs amies à qui je fais lire ce que j’écris une fois que j’ai fini seulement, pas en cours de travail. Je leur demande leur avis sur mon manuscrit avant de l’envoyer »

Julia Deck : « Comme je m’adressais à un éditeur particulier, j’ai écrit une lettre pour expliquer pourquoi je l’avais choisi. Difficile de s’attendre à ce qu’on s’intéresse à soi si on ne montre pas qu’on s’intéresse à l’éditeur. »

Est-ce que l’éditeur s’empare du roman, propose une couverture, rédige la quatrième de couverture ou est-ce qu’on a intérêt à le faire nous même ?

Réponse collégiale : « c’est un travail de professionnels et de spécialistes. Les éditeurs n’aiment pas que les auteurs leur envoient le manuscrit avec un projet de couverture et de quatrième de couverture. Suivant les cas, l’auteur pourra être associé ensuite à leur réalisation. »

Qu’avez-vous appris de votre relation avec votre éditeur ?

Pascale Roze : « Ce qui m’a le plus touchée c’est le travail avec les correcteurs. »

Dominique Le Brun : « Quelle émotion quand des professionnels font de vos mots quelque chose qui va être publié. Un travail d’équipe suit un travail extrêmement solitaire ! »

Est-ce difficile de passer de l’ombre de l’écrit, à la nécessité de devoir se « vendre » à un éditeur ?

Pascale Roze : « Ce qui est extraordinaire, c’est que votre livre est là, c’est lui qui va se battre pour vous ! »

 

Table ronde 2 : Editer un premier roman

 

Catherine Guillebaud, directrice littéraire des éditions Arléa

« Quand on a envie d’accompagner un premier roman, on le fait avec l’envie de l’accompagner pour les suivants. Il est rare qu’on publie un texte sans faire un re-travail minimum sur l’écriture. Nous lisons le manuscrit, nous décidons de le prendre, puis nous le lisons au crayon. Nous faisons des suggestions et non des corrections. »

« Dans les premiers romans qui sont publiés chaque année, on va parler beaucoup de 10 d’entre eux, et les autres vendront 300 exemplaires dans un silence assourdissant. Il faut être à côté des auteurs pour les accompagner. »

Joëlle Losfeld, directrice des éditions Losfeld

« Je n’interviens que peu sur les textes. C’est à la seconde lecture qu’intervient le travail d’amélioration qu’on peut imaginer pour un texte. Je n’interviens pas sur le style (si le style ne me plait pas, je ne publie pas), mais sur la colonne vertébrale. »

« Si on n’accompagne pas nos auteurs, alors on est imprimeur, pas éditeur. »

« Là où les auteurs sont les plus fragiles, ce n’est pas lorsqu’ils publient leur 1er roman, mais lorsqu’ils en sont au 2ème, 3ème ou 4ème roman. »

Thomas Simonet, responsable éditorial chez Gallimard

« Les auteurs à qui on refuse les textes demandent souvent qu’on leur donne des explications et des conseils pour qu’ils sachent comment s’améliorer et augmenter leur chance d’être publiés un jour. La décision de refuser un manuscrit est difficile à prendre, et complexe. Finalement c’est le retour des lecteurs et des critiques qui nous dira si on a bien fait ou non. Et on garde l’énergie folle dont on a besoin pour défendre les textes qu’on a choisis. Finalement la réponse tient dans ce « non » : ce texte là, comme ça, ne passe pas. Point. »

L’accompagnement d’un primo-romancier, aussi proche soit il, garantit-il la durée de la relation entre un éditeur et un auteur ?

Joëlle Losfeld: « Il m’est arrivé d’avoir un coup de cœur pour un premier roman et de ne pas continuer, car l’univers qui m’avait tant plus dans le premier roman ne se retrouve pas dans le second. »

Catherine Guillebaud: « le premier roman est plus risqué financièrement pour l’éditeur. Nous tirons nos premiers romans à 3000 exemplaires, et notre seuil de rentabilité est aux alentours de 1200 exemplaires. Or peu de premiers romans dépassent les 1000 exemplaires vendus. »

Lorsqu’on essuie un refus, comment peut-on savoir s’il a donné lieu à discussion, par exemple en comité de lecture ?

Joëlle Losfeld : « dans des maisons de petite ou moyenne taille, il n’y a pas de comité de lecture. Je reçois un manuscrit, je le lis, si je n’aime pas je réponds immédiatement. »

Thomas Simonet : « vous ne saurez pas. »

Catherine Guillebaud : « il est de l’intérêt des éditeurs de regarder tous les textes qui lui arrivent. 78% des choses que nous publions chez Arléa ont été reçues par la Poste. »

 

Etude sur Les politiques d’acquisition des premiers romans en bibliothèque

 

Présentation de Cécile Rabot, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université Paris Ouest Nanterre La Défense.

« La visibilité du premier roman en bibliothèques ne va pas de soi. La production éditoriale étant très abondante, ce sont les auteurs déjà connus qui ont tendance à émerger. »

« Beaucoup de bibliothécaires ont malheureusement des a priori négatifs sur les primo romanciers. Ils préfèrent attendre qu’ils aient fait leurs armes sur plusieurs autres ouvrages. »

« A Paris l’opération Premiers romans a été lancée dans les bibliothèques de la Ville. Avec l’idée de montrer que les bibliothèques sont aux prises avec la création et la nouveauté et qu’elles participent à dénicher des talents. Ce dispositif est né dans une petite bibliothèque de la ville de Paris. Aujourd’hui 8 ou 9 sont impliquées, soit 30 ou 40 bibliothécaires qui lisent l’intégralité des premiers romans de langue française publiés dans l’année. Ils en sélectionnent une trentaine, qui donnent lieu à la publication d’un fascicule.

Cette sélection donne lieu à une nouvelle sélection de 6/8 auteurs qui sont invités au salon du livre de Paris sur le stand de la ville de Paris. »

 

Table ronde 3 : médiation et réception des premiers romans en France

 

Louis Wiart, diplômé de l’IEP Bordeaux, auteur d’une thèse sur  » la prescription littéraire sur les réseaux socionumériques de lecteurs »

« Les réseaux sociaux de lecteurs  sont des sortes d’ « allociné » du livre qui placent le lecteur au cœur du processus de médiation du livre. »

« Si on regarde les premiers romans sortis au deuxième semestre 2012 et le nombre de notes consacrées à ces livres, on se rend compte qu’on a une concentration des notes sur une vingtaine de premiers romans seulement. Pourquoi ?

  • problème de référencement : ces premiers romans n’ont pas d’existence sur internet pour 30% d’entre eux, donc ils n’ont aucune chance d’avoir des critiques des internautes.
  • place des éditeurs : les grandes maisons historiques ont des premiers romans qui obtiennent plus que les autres des activités prescriptrices. D’autres n’en ont aucune (micro structures, maisons régionales, etc…).
  • les réseaux sociaux de lecteurs suivent la même dynamique que d’autres médiateurs comme la presse écrite. Plus un roman aura reçu de critiques par la presse littéraire, plus il en aura sur les réseaux sociaux. Idem pour les premiers romans qui ont reçu un prix. »

Bruno Tessarech, président du Prix Nouveau Talent Fondation Bouygues Telecom – Metro :  « la récompense de notre prix c’est la publication. »

Véronique Bourlon, directrice du festival du premier roman de Chambéry

« Les auteurs de premiers romans invités au festival sont invités par des lecteurs qui lisent toute l’année la présélection effectuée par l’équipe du festival. 250 premiers romans sont lus par 2 personnes de l’équipe pour une présélection de 70 romans, mis en lecture dans les clubs de lecture. Les lecteurs se réunissent tous les 15 jours pour partager ces lectures, échanger, etc… Au final, ils en retiennent 15. Puis les lecteurs sont là pour accueillir les auteurs des romans qu’ils ont sélectionnés. »

« alphalire est plateforme web de lecteurs exclusivement consacrée aux premiers romans.1000 lecteurs, 50 commentaires par livre maximum »

Quelle incidence ces dispositifs ont-ils sur les auteurs ?

Véronique Bourlon : « on réinvite des auteurs confirmés qui sont passés par Chambéry pour leur premier roman et qui ont depuis un beau parcours littéraire. C’est important que les parcours se croisent et qu’on ne laisse pas les auteurs de premiers romans entre eux seulement. »

Christine Ferniot, journaliste littéraire – jurée du Prix du Premier Roman : « Le bandeau « prix du premier roman », ça compte, ça attire le regard, ça crée de la confiance réciproque entre l’auteur et son éditeur pour la suite »

Pascal Tuyot, libraire à Vincennes – librairie Millepages : « Ce qui fait qu’un auteur existe, c’est qu’il vend des livres. Tant mieux s’il a de bonnes critiques en presse et sur les réseaux sociaux, mais s’il n’en vend pas, il n’existe pas… »

« Je n’aime pas mettre les premiers romans sur une table dédiée, je trouve ça réducteur. Ils viennent donc s’insérer dans la production littéraire générale, classée par thèmes ou genres. »

« Personne ne peut lire l’intégralité de la production de la rentrée littéraire (pour lire les 700 romans, il faudrait en lire un par jour pendant 2 ans). Donc il faut opérer des choix. Pour les critiques. Pour les internautes sur les réseaux sociaux de lecteurs. Et pour les libraires. »

« La librairie Millepages a créé son Prix. Elle accompagne le lauréat pendant un an. Le roman est mis sur table avec un bandeau pour exister. On veut signifier que selon nous cet auteur va prendre une place dans le paysage littéraire. Aujourd’hui, une librairie est un catalogue, régulièrement remis à jour par le travail que vont faire les libraires en sélectionnant régulièrement des romans dans les catalogues des éditeurs. »

« Le premier roman est un moment un peu intime de découverte d’une nouvelle voix. C’est un peu grisant pour un libraire. »