Chroniques

Attention danger : séance de signatures ! par Caroline Vermalle

Ou l’art délicat de signer des bouquins

 

Félicitations, vous êtes enfin publié. Votre éditeur vous a dégoté (ou, plus probable, vous vous êtes dégoté) une séance de dédicaces. Youpi ! Mais attention… danger ! La séance de dédicace est un chemin semé d’embûches insoupçonnées.

Pourtant, vu d’ici, il n’y a pas de quoi se faire des cheveux :

– on ouvre délicatement le livre à la 2ème page

– on prend son stylo

– on inscrit la date et le lieu

– on écrit le prénom du lecteur, précédé de « Pour »

– on pense à un petit mot plein d’esprit

– on signe, précédé d’une formule de politesse décontractée, style « Amicalement »

Sauf que – et c’est mon pari – votre première séance de dédicaces ne va pas du tout se passer comme vous l’aviez prévu. Ou alors je suis la seule à avoir été complètement prise au dépourvu (et pas que la première fois) ? Mais permettez-moi quand même de vous livrer les quelques pensées qui me sont passées par la tête lors ces redoutées séances de signatures…

Qu’est-ce que je vais mettre ?

Rappel : si c’est une grande occasion pour vous, ça l’est moins pour ceux qui viennent acheter un bouquin, donc niet pour les robes de gala. Si on doit faire un effort (et je vous confirme : on doit faire un effort, vous verrez pourquoi plus loin), concentrez-le sur la partie supérieure de votre ensemble, c’est-à-dire ce qui est au-dessus de la table de dédicaces (d’expérience, peu de lecteurs ont regardé sous la table, ou alors c’était contre mon gré). Une note pour les filles : ayez la main lourde avec le maquillage, pensez aux photos qui vont se retrouver sur Facebook, ou mieux, dans le canard du coin.

Zut, mon stylo.

Pour fêter votre contrat d’édition, vous avez dépensé la moitié de votre avance sur un MontBlanc ? C’est normal. Maintenant, mettez-le gentiment dans le tiroir de votre bureau et partez pour votre séance de dédicaces avec 3 ou 4 bon vieux Bics.  Mon humble avis est que le dédicaceur débutant que vous êtes n’aura pas besoin du stress additionnel de veiller sur une plume à 700 boules. A moins… à moins que ce soit un leitmotiv, genre : « Allez, j’amortis le coût de mon MontBlanc ce soir ici tout de suite, rien qu’en livres dédicacés. » Hum. Couillu, mais mon pari est que vous l’amortirez en à peu près 11 ans de séances de dédicaces*. Mais vous avez raison : autant commencer jeune !

Si c’est pas pour vendre des livres, alors qu’est-ce que je fiche ici ?

Le business de vendre des livres appartient au libraire, pas à vous. « Alors pourquoi est-ce que je me suis coltiné 3 heures de TGV pour venir dans ce bled ? » Parce que vous êtes en plein dans un exercice de relations publiques. Pensez campagne électorale. D’où l’intérêt de soigner le veston. Vos objectifs pour la soirée : devenir copain avec le libraire, le bibliothécaire ou le journaliste local. Rencontrer, parler et écouter (!) les lecteurs, même ceux qui n’achètent pas votre livre. Faire la réclame de vos projets parallèles : articles, blog, pageFacebook, etc.. Si vous êtes dans un Salon, faire la connaissance de vos collègues, c’est-à-dire auteurs, éditeurs, organisateurs, etc.. En bref, avoir tout l’air de quelqu’un qui vaut la peine d’être connu. Et par extension, quelqu’un dont le livre vaut la peine d’être lu. CQFD.

Un client !! Tous aux abris !!

Il fallait bien que ça vous arrive un jour : on vient vous acheter votre livre et vous demander une dédicace. Aaaarrrgggghhhh !!!! Du calme. Répétez après moi : « on ouvre délicatement le livre à la deuxième page… » (cf tout le paragraphe 1). Souriez, respirez, souhaitez une bonne lecture à votre acheteur et tout se passera bien. Sauf si ça se passe mal.Mais pas de panique, voici quelques conseils.

Le drame de la rature

La rature, le gribouillis, la coquille !!! Qu’est-ce qu’on fait si on rate ? Jeter un livre à 17,99€, ça fait cher la rature, surtout que le libraire fait les gros yeux derrière vous. Là, ne pensez même pas au Typex caca, jouez-là nature : « Ha ha, ma petite dame, dans quelques années, le livre va valoir bien plus cher parce qu’il y a une rature ! Eh oui, et il alors s’il y avait une faute d’orthographe, alors là, je vous raconte pas la plus-value. Ha ha ! » Et vas-y que je te rajoute des smileys et des enluminures fait maison. Bon, vous avez de la chance : les gens adorent les anti-héros. La rature, ça arrive à tout le monde et si vous la jouez fine, la rature, on vous la demandera.

Le drame de la page blanche

En revanche, ce qui arrive aussi à tout le monde mais ne doit pas arriver à un auteur c’est d’écrire un truc super nul. Interdit, forbidden, verboten.« Un petit mot plein d’esprit » qu’elle a dit la dame. Facile à dire, mais on est tous bien placés pour le savoir, il y a des fois où ça ne sort pas. Rien, nada, zip. Un conseil : ayez dans un coin de votre tête une formule préparée d’avance, une sorte de dédicace idéale mais pas spécifique, à utiliser dans les cas d’urgence. Ce n’est pas personnel, mais c’est toujours mieux que d’écrire un truc bancal. Et puis pensez que ce que le lecteur va chérir pour le restant de ses jours, c’est ce qu’il y a juste après le « Pour » …

Le drame des drames

Une séance de dédicaces ne se passe jamais comme on l’a imaginé, pour la bonne raison qu’on s’imagine toujours en train de dédicacer. C’est là que le bât blesse. Car, souvent, on ne dédicace pas. Je me souviens avec émotion cette belle journée d’été à Saint-Nazaire, où je grelottai pendant 2 heures sous la clim d’un centre culturel dont l’intérieur était aussi vide qu’un lapin de Pâques en chocolat. Pas un libraire, juste une caissière bibliophobe. Pas un journaliste. Un client toutes les demi-heures. Bref, personne à qui parler sauf la pendule qui le fait exprès d’être aussi lente. Que faire ? Eh bien on se prend par la main. On va chercher le rare client, eh oui, on l’alpague – au moins pour avoir quelqu’un avec qui tuer le temps. Après 20 minutes de pitch endiablé – ô miracle, notre cliente décide enfin d’acheter le chef d’œuvre. On se rassoit, exténué, et on saisit le Bic. Et là on s’entend dire : « Chais pas quoi mettre ! »

Le mot de la fin : du vrai, du beau, du vécu

Imaginez : vos parents ont invité tous leurs amis à venir à votre séance de dédicaces. Vous passez toute la soirée à signer, ils épuisent le stock, font péter le mousseux et tout l’événement se déroule dans une ambiance de joyeuse camaraderie. A votre table, les copains défilent et c’est trop chouette, jusqu’à ce qu’arrive un ami de papa. Pas un super-proche, mais vous vous connaissez suffisamment pour qu’il vous ait offert un cadeau de mariage. Et là… oh nom d’une pipe. Comment est-ce qu’il s’appelle déjà ? Help ! Vous cherchez désespérément des yeux votre père, mais il est au fond de la libraire avec un brin de vent dans les voiles. Et notre ami-dont-on-ne-se-souvient-plus-du-nom, le sourire baigné de cette fierté d’être un proche de l’auteur, a déjà ouvert la 2ème page devant votre nez. Là, en général, on déglutit, on sourit et on dit avec un air détaché « Rappelle-moi l’orthographe de ton nom déjà, je voudrais pas faire des ratures. » « Ben, euh… P-i-e-r-r-e… » « Ah oui, c’est ça, je savais plus s’il y avait 2 R. » Meeeh…

Bon courage !

Caroline

*Le calcul : votre part du camembert se situe à 7% à 10% du prix HT du livre, soit mettons 1,20€. Comptez en moyenne 6 livres vendus par séance (parfois il y en aura 40, parfois 1) = 7,20€ pour vous, et avec les impôts et tout et tout, comptons 100 séances pour arriver à 700€. La période de promotion dépassant rarement 6 mois (voire 3 mois), vous ferez probablement au maximum 20 séances par livre sorti, soit 5 pour arriver à 100 séances. En comptant un livre sorti tous les 2 ans en moyenne + rajouter 1 an le temps que votre éditeur vous remette un chèque, nous en sommes à 11 ans. Say cheese !

Retrouvez Caroline Vermalle sur son blog : www.carolinevermalle.com  Cyril Delettre)

Voir aussi le  billet de Philippe Nonie, lauréat 2011 du Prix Nouveau Talent sur ses premières séances de dédicaces

L'Auteur

Caroline Vermalle

Après des études de cinéma, Caroline Vermalle a travaillé à Londres pour la BBC, où elle a écrit et produit des documentaires. En 2009, elle a publié son premier roman, L’Avant-Dernière Chance (Calmann-Lévy, Le Livre de Poche), qui a été récompensé par le Prix Nouveau Talent 2009 et le Prix Chronos 2010. Après avoir fait un tour du monde en 2012, elle s’est installée avec sa famille en Vendée, juste en face de l’Île-D’yeu, qui lui a inspiré L’Île des beaux lendemains (Belfond, Pocket). Après Sixtine (Black Moon), un thriller pour la jeunesse paru en 2013, Caroline Vermalle publie son 3ème roman en mars 2014, Une collection de trésors minuscules (Belfond).

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3 Commentaires

  1. Bonjour,
    Merci Chère Caroline Vermalle pour toutes ces informations de terrain et bon sens, et pour ce style simple et franc. Mais je voudrais tout de même ajouter quelques remarques : la première concerne l’attitude de l’auteur lui-même, qui droit avoir une attitude naturelle, sans affectation aucune. Car, il n’ y a pas mieux que d’être soi-même. La deuxième est relative à la dédicace. On peut très bien préparer d’avance une dizaine de formules pour parer à toute éventualité : hésitation, banalité, page blanche… La troisième remarque enfin, c’est que l’on peut très bien aussi retenir un modèle de signature, à l’exemple de celui-ci :
    Marrakech (Gueliz)
    Lundi 1er février 2016
    Vous adressant, en retour, chère lectrice, Joëlle Quemener, cet exemplaire : « De Fès à Marrakech via Paris … » qui désormais vous appartient, en vous souhaitant une bonne lecture, vous qui êtres passionnées d’art et de littérature !
    Jilali Chabih + signature.