Chroniques

Ecrivains du dimanche, unissons-nous ! par Caroline Vermalle

Sur le stand de Calmann-Lévy au Salon du Livre 2009 à Paris, alors qu’on célébrait la publication de mon premier roman L’Avant-Dernière Chance avec champagne et petits fours, un journaliste vint me trouver pour m’interviewer. Il me posa une question que j’entendais ce jour-là pour la première fois : « Vous écrivez depuis longtemps ? »

Je réfléchis quelques secondes avant de répondre : « Depuis l’âge de 8 ans ». Nous en restâmes là mais c’était dit : ce moment que nous vivions ensemble couronnait une ambition vieille de plus de 27 ans. L’aveu suggérait aussi une production régulière, voire un stakhanovisme précoce à la Amélie Nothomb, l’existence d’armoires débordantes de romans orphelins de lecteurs et de quelques tiroirs de lettres de refus d’éditeurs.

Bref, à ses yeux – comme à d’autres qui me posèrent ensuite la même question – L’Avant-Dernière Chance, auréolé de deux prix littéraires, décliné en plusieurs éditions et couronné du label de best-seller m’apportait à 35 ans une gloire bien tardive. Mais enfin, trois longues décennies de dur labeur littéraire avaient fini par payer.

Ce jour-là au Salon du Livre, une fois seule avec les petits fours qui ramollissaient, je grimaçai en repensant à l’interview et à mes réponses maladroites. Particulièrement, la déclaration grandiloquente que j’écrivais depuis mon âge le plus tendre. Non pas que cela ait été résolument faux, mais, disons que c’était une façon un peu romanesque de voir les choses. Car la vérité était que depuis 27 ans, je menais une belle carrière d’écrivain du dimanche. Retour en arrière.

C’est dans la cour de récréation de l’école communale d’Ennezat en Auvergne (promo 1981) que j’ouvre devant quelques camarades de la classe de CM1 un joli cahier bleu-gris tout neuf avec des phrases bien appliquées dessus. Mes lecteurs préhistoriques y découvrent alors un chapitre palpitant narrant les aventures d’un détective dont l’excellence surpasse celle d’Hercule Poirot mais dont le nom et les prouesses, cruellement, m’échappent aujourd’hui.

Six années plus tard, à 14 ans, je couche mon cœur sur des journaux intimes qui meurent d’envie d’être lus.

A 17 ans, j’assiste à la remise des prix d’un concours de scénarios où je gagne une place honorable et un walk-man. Je m’endors, en musique, sur mes lauriers.

A 20 ans, je refuse de gacher mon talent d’écrivain en écrivant.

A 22, comme le roman est mort et que moi-même je ne me sens pas très bien, j’écris des poèmes. Je les perds, dommage, ils étaient très beaux.

A 25, j’achète dans une papeterie de Venise le 36ème cahier, qui j’en suis sûre, sera celui sur lequel se révèlera mon opus. 93 pages resteront immaculées.

A 26, titillée par les rumeurs de fin du monde en ce décembre de l’an 1999, je décide une fois pour toutes que je ne mourrai pas sans avoir accompli ma destinée : écrire un roman. Cette détermination toute neuve n’a malheureusement pas le résultat escompté : la productivité n’est pas au rendez-vous mais la culpabilité, elle, y est invariablement. Surtout les dimanches.

A 30, je suis fière d’avoir à mon tableau de chasse plusieurs périodes de travail (weekends, vacances), d’où a émergé un thriller à l’américaine mâtiné de science-fiction. Un capharnaüm de douzaines de feuillets .doc a envahi mon ordinateur. Le manuscrit restera à l’état de forêt vierge.

A 33, j’annonce à qui veut l’entendre que mon nouveau roman (un drame familial dans la France profonde des années cinquante) « est à 65% fini ».  L’erreur de l’équation complexe menant à ce chiffre précis incombe probablement à l’âge du capitaine, car j’estime aujourd’hui qu’il l’était à peine à 10.

A 35, tout en m’occupant de mon fils de 6 mois, je me lance dans l’écriture d’une comédie dramatique inspirée par mon grand-père. Je finis le manuscrit en 50 jours et six mois plus tard il brille sur les étagères du Salon du Livre, l’occasion pour un journaliste de me demander depuis combien de temps j’écris, et moi de ne PAS répondre :

« Depuis que j’ai 8 ans, j’ai la conviction intime qu’au fond de moi, il y a un livre. Si l’écriture est capricieuse, l’envie d’écrire m’accompagne et m’anime sans répit. Tour à tour elle prend des allures de regret, de détermination, de culpabilité, de plaisir, d’échec ou de vocation. Souvent, elle s’emmitouffle de doute, parfois même de vide. Mais toujours elle renaît de ses cendres et en presque trois décennies et un seul roman fini, elle n’a pas pris une ride. Oui Monsieur, depuis que j’ai 8 ans, je suis un écrivain du dimanche. La différence aujourd’hui, c’est que je m’y suis mise les lundis aussi. »

Aujourd’hui, tous les jours de la semaine se sont mis au diapason de l’écriture – sauf le dimanche qui est devenu mon jour de repos. J’ai bel et bien commencé le long et difficile apprentissage du métier de romancier. Mais en trois ans, trois autres romans (seulement trois ! déjà trois !) et plusieurs nouvelles, je ne cesse de découvrir l’étendue de mon ignorance et du savoir-faire des grands.

C’est peut-être l’aurore qui pointe sur Buenos Aires, d’où je vous écris. C’est peut-être la joie teintée d’anxiété alors que je commence l’écriture d’un quatrième roman. C’est peut-être février qui arrive et je sens qu’il fait s’essouffler les bonnes résolutions de janvier. Qui sait pourquoi j’ai envie aujourd’hui de vous dire que je pense à vous. Auteurs de tout poils, publiés, pas publiés, écrivains du lundi ou du dimanche, où que vous soyiez dans votre chemin, nous sommes semblables. Il y a de la lumière au bout de nos doigts. Pour faire briller nos jours, il suffit d’écrire. Alors écrivons.

Je vous souhaite bon courage.

Retrouvez bientôt Caroline Vermalle sur Le Mog : www.lemog.eu.com  (Photographie Cyril Delettre)

Découvrez ‘L’Avant-Dernière Chance’ (éd. Calmann-Lévy, 2009), le premier roman de Caroline Vermalle, lauréate du Prix Nouveau Talent 2009.

L'Auteur

Caroline Vermalle

Après des études de cinéma, Caroline Vermalle a travaillé à Londres pour la BBC, où elle a écrit et produit des documentaires. En 2009, elle a publié son premier roman, L’Avant-Dernière Chance (Calmann-Lévy, Le Livre de Poche), qui a été récompensé par le Prix Nouveau Talent 2009 et le Prix Chronos 2010. Après avoir fait un tour du monde en 2012, elle s’est installée avec sa famille en Vendée, juste en face de l’Île-D’yeu, qui lui a inspiré L’Île des beaux lendemains (Belfond, Pocket). Après Sixtine (Black Moon), un thriller pour la jeunesse paru en 2013, Caroline Vermalle publie son 3ème roman en mars 2014, Une collection de trésors minuscules (Belfond).

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