Chroniques

La routine de l’écrivain par Caroline Vermalle

Après les nouvelles du lundi de Marie-Florence Gros, nous vous proposons un nouveau rendez-vous sur le blog des nouveaux talents. Chaque 1er jeudi du mois, Caroline Vermalle, lauréate du Prix Nouveau Talent 2009 pour son premier roman L`avant-dernière chance, nous offre un petit aperçu de « la vie rêvée de l’écrivain ».

 

1. La routine de l’écrivain

Tous les jours, sauf le dimanche, je me lève à 4h45. Je m’installe à mon bureau, avec une tasse de Fuji-Yama, thé précieux du Japon, et à 5h, j’ouvre mon Macbook. Là, m’attendent les chapitres de mon roman en cours, mais aussi quelques idées jetées sur le papier la veille pour m’aider à commencer un nouveau chapitre.  Je travaille d’arrache-pied jusqu’à 9h – les points de structure complexes ou problématiques seront élucidés à ce moment-là. A 9h, séance de yoga et de méditation, puis petit-déjeuner complet : j’ai une recette de smoothie à base de baies d’acai et de gingembre, infaillible pour la concentration. Je reprends la rédaction de 10h30 à 13h. Déjeuner souvent à l’extérieur avec des amis du monde de l’édition. 15h à 17h je peaufine l’écriture du matin et « sème » mes graines d’insipiration pour le lendemain. De 17h à 18h j’écris une nouvelle – qu’importe l’histoire et la qualité de la rédaction, il faut juste que la fin soit inattendue. 18h, c’est l’heure de la correspondance. Je ne m’endors jamais sans avoir fait mes deux heures de lecture.

Voilà, c’est ma routine…. comme oh, j’aimerais qu’elle soit. Comme, à en croire les interviews que je dévore, elle se dessine chaque jour de l’année pour Dan Brown, Bernard Weber, Katherine Pancol ou Amélie Nothomb. Moi aussi, je pourrais être organisée. Si seulement il n’y avait pas la vie qui venait tout chambouler.

Le lever à 5h du mat’, ça m’arrive régulièrement, mais seulement si j’ai la peur au ventre de ne pas honorer une deadline. Le petit dej,’ c’est plutôt les restes de Cocopops de mon fils de 3 ans, et mon exercice quotidien, la course folle jusqu’à l’école. En revenant, je retrouve le thé précieux du Japon qui infuse depuis 45 mn.

Dans mon Macbook, mon roman en cours cohabite avec plus ou moins de bonheur avec mon travail sur les documentaires TV*, un scénario de long métrage, une bande dessinée, des nouvelles, des articles, la paperasse de la CAF et le devis du plombier. Et parmi tous ces .doc, l’ébauche grossière d’un autre roman qui me fait de l’œil : cette histoire m’apparaît tellement plus facile que le casse-tête sur lequel je travaille. C’est cocasse, d’ailleurs, que le casse-tête en question, à l’état d’ébauche, me semblait si merveilleusement simple quand je m’arrachais les cheveux sur L’Avant-Dernière Chance.

A l’heure du déjeuner, ne me cherchez pas dans les brasseries germanopratines : pour rattraper le temps perdu à répondre à une pile d’emails en retard qui ferait rougir Gaston Lagaffe, je grapille les minutes en rab’. A partir de 16h15, c’est rebelote la vie qui reprend la main jusqu’au soir, où le dernier-roman-qu’il-faut-absolument-lire m’attend sur ma table de chevet ; mais c’est un autre bouquin qui kidnappera mon maigre temps de lecture : beaucoup moins alléchant, mais essentiel pour ma recherche. Soupir.

Bref, si on compte les jours où je fixe désespérément mon écran vide, du Nutella sur le nez, et ceux où j’ai des crampes aux doigts, une deadline aux fesses et 15 heures d’écriture au compteur, la vérité est que j’écris en moyenne 4 heures par jour, 5 jours par semaine. On est loin des 72 heures hebdomadaires de Guillaume Musso.

Stephen King, dans son livre On Writing, se plaint que ses élans créatifs sont invariablement interrompus par des rendez-vous chez le dentiste ou sa femme sollicitant son expertise en matière de débouchage de toilettes. Mais il affirme que tous les écrivains, petits ou grands, se disent un jour : « Si seulement j’avais le bon environnement pour écrire et si seulement personne ne me dérangeait jamais, alors là, c’est sûr, j’écrirais mon chef d’œuvre… » Ne l’avez-vous pas pensé mille fois ? Il finit par suggérer que ces interruptions et distractions sont, comme dans l’huître, les grains de sable qui font la perle. Alors voilà, tout droit sorti de la bouche du maître du fantastique : on n’a pas besoin d’une tour d’ivoire pour écrire des histoires à dormir debout (et vendre 350 millions d’exemplaires).

Un jour peut-être, le quotidien dompté et ma volonté entraînée, mon Fuji-Yama parfaitement infusé et mes entrées à Saint-Germain-des-Prés, mon emploi du temps ressemblera à un roman. Et, damn it, je l’écrirai, ce chef d’œuvre, en chantant ! Mais pour l’instant, un fil à la patte du côté des journées ordinaires, je compose, si vous le permettez, avec les grains de sable et le Nutella sur le nez.

*Caroline Vermalle est co-auteur du documentaire diffusé par France 2 « 2010, une année sur la Terre », réalisé par David Korn-Brzoza, commentaire dit par Jacques Weber. Disponible en DVD.

Retrouvez Caroline Vermalle sur son blog : www.carolinevermalle.com (Photographie Cyril Delettre)

L'Auteur

Caroline Vermalle

Après des études de cinéma, Caroline Vermalle a travaillé à Londres pour la BBC, où elle a écrit et produit des documentaires. En 2009, elle a publié son premier roman, L’Avant-Dernière Chance (Calmann-Lévy, Le Livre de Poche), qui a été récompensé par le Prix Nouveau Talent 2009 et le Prix Chronos 2010. Après avoir fait un tour du monde en 2012, elle s’est installée avec sa famille en Vendée, juste en face de l’Île-D’yeu, qui lui a inspiré L’Île des beaux lendemains (Belfond, Pocket). Après Sixtine (Black Moon), un thriller pour la jeunesse paru en 2013, Caroline Vermalle publie son 3ème roman en mars 2014, Une collection de trésors minuscules (Belfond).

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2 Commentaires

  1. Merci Caroline pour cette tranche de vie si rassurante (4h tous les jours toute l’année ce serait déjà une perf pour moi :-))!! Il faut bien être un homme pour ne serait-ce que POUVOIR écrire 72h par semaine non? Pas de féminisme primaire (que nenni!!) mais juste une constatation, n’est-ce pas… Bref, laissons-lui 154 heures hebdo et retournons à notre métier, celui où l’on tisse une toile qui met parfois longtemps à être achevée mais que l’on affine un peu plus tous les jours…


  2. Entre nous, si Monsieur Musso passe 72 heures par semaine à sa table de travail, je frémis à l’idée de ce qu’il serait en mesure de produire en y demeurant un peu moins.

    72 heures par semaine, dites-vous, pour pondre : « C’est la fin de l’hiver, le début du printemps… » et  » Le fond est beaucoup plus profond qu’on ne le croit… »? Diantre!

    Faites-le travailler 154 heures par semaine – bonne Princesse, laissez-lui le dimanche pour s’en remettre- et peut-être parviendra-t-il à rédiger une phrase élégante et cohérente. Ou invitez-le à lire Maylis de Kerangal, en prenant garde de lui offrir un dictionnaire préalablement. Trop de mots inconnus l’étourdirait.

    Ce n’est pas tant la quantité de temps de travail qui compte mais la qualité de la réflexion, le juste choix des mots et de la structure des phrases. Cela ne s’apprend pas. Cela se sent.