Chroniques

L’art de cogner le gnome, par Caroline Vermalle

Bonne année à tous ! Pour 2012, je vous souhaite bonheur, santé, succès et… finir ce roman que vous avez dans la tête depuis bien des réveillons. Et en cette période de bonnes résolutions, c’est le moment idéal de reprendre votre manuscrit et d’en faire un beau livre tout propre. Je sais, je sais, vous l’auriez déjà fini depuis longtemps, s’il n’y avait pas le gnome…

Ben oui, quoi, le gnome, c’est lui, l’empêcheur de tourner en rond. Qu’il est laid, avec ses trois têtes : Procrastination, Doute et Découragement. Il me souffle dans l’oreille que cette idée que je me suis faite, d’écrire une histoire décente, est désespérement naïve. Tragique même, quand on sait l’humiliation que la profonde médiocrité de mon travail va causer à ma famille. Si je m’acharne encore dans mes délires de grandeur, mes amis un par un m’abandonneront et je mourrai dans la solitude, ayant gaché ma vie dans la cruelle illusion que je pouvais écrire.

Les bons jours, le gnome me dit que le seul moyen d’appâter ce génie qui me manque tant, serait de faire d’abord un peu de ménage, de répondre à messages sur Facebook ou de manger un bout de chocolat (excellent pour la santé, le chocolat). Et encore, rien n’est sûr, mais ça ne coûte rien d’essayer.

J’ai parlé du gnome à mes amis auteurs, ils en ont tous un. C’est le Higgins de Magnum, la proverbiale mouche dans la pommade, pire, le sucre dans le réservoir. C’est un psychokiller responsable dela mort prématurée de milliers de manuscrits qui pourtant n’étaient pas si mal que ça. Je pourrais parler d’au moins trois des miens, pré-Avant-Dernière Chance.

Alors la résolution, pour 2012, est de cogner sur le gnome. Le faire taire jusqu’à ce qu’on puisse mettre le mot FIN sur notre manuscrit poussiéreux. Et comme il se trouve qu’au fil des romans et des nouvelles, j’ai aiguisé mon arsenal contre la bête infame et lui ai mis quelques épreuves définitives dans les gencives, je pourrais partager mes « trucs ». Ames sensibles s’abstenir, la stratégie est vilaine.

J’explique. Tout d’abord, je fais un travail de développement/structure qui dure des semaines, voire des mois. Cette période inclut le « speedwriting » (écrire une version complète de l’histoire, du début à la fin, sans se soucier du style). C’est le moment qui m’enthousiasme le plus, l’histoire est encore fraîche et pleine de promesses, et ma motivation est au top. A la fin de cette période, je me retrouve avec une liste de chapitres et un résumé détaillé de tout ce qui s’y passe – mais rien n’est rédigé. J’entame alors la phase de rédaction. C’est traversée du désert, et le désert, le gnome, il aime.

Alors… je remplis un tableau Excel (je vous avais dit que c’était vilain). A droite, à la verticale, sont listés tous les chapitres, avec un titre temporaire qui décrit l’action principale en quelques mots. Je leur assigne des points selon leur difficulté, de 1 (facile), 2 (difficulté moyenne)ou 3 (difficile). Je sais par expérience que si je suis capable de rédiger les scènes d’action et les dialogues très vite, les descriptions et les monologues intérieurs, en revanche, me donnent du fil à retordre. Si la moyenne des chapitres a une difficulté de 2 et que j’ai listé 20 chapitres, j’obtiendrai donc un total vertical de 40.

En haut de mon tableau, à l‘horizontale, se trouve un calendrier : sous les jours d’écriture que je me suis réservés, il y a un 1 (ou 0,5 pour les demi-journées). Mettons que mon total soit de 20 jours entiers d’écriture.

Dans le coin en haut à gauche, le chiffre-clef: le total des chapitres divisé par le total des jours.Dans le cas ci-dessus, le chiffre-clef est 2. Cela signifie donc qu’il me faut écrire un chapitre par jour, ou 2 chapitres faciles, ou les 2/3 d’un chapitre difficile. A chacun d’évaluer sa productivité pour juger si ce chiffre est raisonnable ou non. Pour moi, il l’est, mais c’est un maximum ; il implique également un travail préalable de speedwriting et de structure exemplaires.

Au long de la rédaction, ce chiffre-clef va fatalement changer. Un chien chez le vétérinaire, une déclaration d’impôts ou juste un mauvais jour vont enlever des points à la colonne horizontale, donc faire augmenter le nombre de chapitres à écrire quotidiennement, si on veut finir dans la période fixée. (La colonne verticale des chapitres, elle, malheureusement, change rarement, même si on la regarde très très longtemps. Croyez-moi, j’ai essayé).

Lorsqu’on est à court de jours et que le chiffre-clef commence à sentir l’usine, il est temps pour l’auteur de revoir son calendrier. Et fatalement,pour le gnome de se gaucer (« je te l’avais bien dit que tu ne pourrais pas y arriver, marin d’eau douce »), car c’est mathématique : plus on allonge le calendrier, plus le découragement a le temps de prendre ses quartiers.

Dans ces cas-là, soit je durcis ma carapace et j’allonge les jours, soit je change de stratégie et je réduis le calendrier. L’objectif alors n’est plus d’avoir une version rédigée et peaufinée à la fin de ma colonne horizontale, mais d’avoir une version préliminaire moins parfaite, mais tout de même lisible.

Bien sûr, la longueur totale du temps dédié à l’écriture du manuscrit aura augmenté quelle que soit la stratégie choisie. Mais en divisant la traversée du désert, j’ai divisé mon découragement, car j’ai quand même au bout de cette première période une version lisible de mon roman. A peaufiner, certes, mais il y a quand même matière à célébrer, avant de se refaire un tableau Excel et de se remettre à marcher longtemps, pour cette fois, la der des der. Avant la longue phase des corrections biensûr…

Voilà. Mon tableau Excel n’a aucune propriété créative. Sa seule et unique raison d’être est de cogner sur le gnome et de faire avancer le schmilblik – que des choses qu’on n’apprend pas à la Sorbonne. Il ne m’aide pas à écrire un livre meilleur. Il m’aide seulement à le finir.

Mais quand, comme moi, on a encore dans la bouche le goût de ces longues années passées courbée sur un texte perpétuellement inachevé et gangréné par le Doute, le Découragement et la Procrastination, faire taire ce gnome à trois têtes est déjà une grande victoire.

Retrouvez Caroline Vermalle sur son blog : www.carolinevermalle.com (Photographie Cyril Delettre)

Découvrez ‘L’Avant-Dernière Chance’ (éd. Calmann-Lévy, 2009), le premier roman de Caroline Vermalle, lauréate du Prix Nouveau Talent 2009.

L'Auteur

Caroline Vermalle

Après des études de cinéma, Caroline Vermalle a travaillé à Londres pour la BBC, où elle a écrit et produit des documentaires. En 2009, elle a publié son premier roman, L’Avant-Dernière Chance (Calmann-Lévy, Le Livre de Poche), qui a été récompensé par le Prix Nouveau Talent 2009 et le Prix Chronos 2010. Après avoir fait un tour du monde en 2012, elle s’est installée avec sa famille en Vendée, juste en face de l’Île-D’yeu, qui lui a inspiré L’Île des beaux lendemains (Belfond, Pocket). Après Sixtine (Black Moon), un thriller pour la jeunesse paru en 2013, Caroline Vermalle publie son 3ème roman en mars 2014, Une collection de trésors minuscules (Belfond).

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