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L’écrivain à l’épreuve du quotidien #3 : Le temps libre, c’est l’écriture

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Salariée à temps partiel, Claudine Aubrun met son temps libre à profit pour écrire, et s’échappe parfois plusieurs mois durant dans des résidences d’écrivains. Mais avant d’en arriver là, elle a bataillé pour s’octroyer les heures que réclamaient ses livres. Rencontre avec un écrivain qui depuis dix ans construit sa vie autour de l’écriture.

Dégager quelques heures pour mes livres a longtemps été pour moi une obsession

23-portrait_claudine_aubrun_(c) Loïc le Louet

(c) Loïc le Louet

Ecrire demande du temps et ce temps est peu ou mal payé. C’est une situation cruelle. Dégager quelques heures pour mes livres a longtemps été pour moi une obsession. J’ai écrit mes premiers livres de cinq à sept, mais le matin. Il faisait nuit. J’avais sommeil. Puis, ma journée de mère de famille, de travailleuse commençait. Je devais me coucher tôt pour tenir le coup. Je m’imposais de travailler dix heures par semaine. Puis, j’ai commencé à publier, les trente-cinq heures sont arrivées, j’ai négocié un temps partiel avec mon employeur. J’ai enfin écrit à la lumière du jour. Maintenant, j’ai moins d’obligations familiales, je travaille le weekend, les vacances. Mon temps libre, ma liberté, c’est l’écriture. J’ai eu la chance de vivre et travailler à deux reprises dans des résidences d’écrivains. La première, je n’ai sans doute pas plus écrit que dans mon quotidien. Par contre, j’ai pris du recul. J’ai réfléchi à ce métier, à ma façon de l’aborder, à ce que je voulais écrire. Pour la deuxième, j’ai mis ce temps à profit pour avancer sur plusieurs projets.

Le lieu où écrire est une lutte

Le lieu où écrire est une autre lutte. Gagner quelques mètres carrés sur l’espace familial est d’une incroyable difficulté. Tandis que les hommes s’octroient l’espace nécessaire sans état d’âme, les femmes doivent ruser, argumenter, s’imposer. Elles sont alors taxées d’égoïstes et presque de traîtres à la famille. Aujourd’hui, j’ai un espace bureau. Je peux m’isoler dans la journée, c’est pour moi une condition nécessaire. J’aime écrire dans le silence. Il y a quelques jours, j’ai travaillé neuf heures d’affilée. Quand est arrivé le soir, je me suis rendue compte que j’étais complètement dans le noir, seulement éclairée par la lumière de l’ordinateur. J’aime cette état, cet isolement, cet éloignement du quotidien. Je ne change pas de lieux selon ce que j’écris, mais les lieux différents nourrissent mes écrits.

J’écris souvent « dans ma tête » en épluchant les légumes

J’écris souvent « dans ma tête » en épluchant les légumes. J’ai remarqué que personne ne vient me voir ou me parler dans la cuisine quand j’écosse des petits pois ou pèle de carottes. C’est une activité qui ne demande pas beaucoup de concentration. Souvent, une idée fuse, une structure de récit s’affiche dans mon cerveau, un peu comme une figure géométrique. Parfois je pense à un personnage, à un détail qui pourra l’étoffer. Je peux aussi me donner des consignes d’écriture. Je suis assez impitoyable avec moi-même.

Gagner son argent et écrire sont deux choses difficilement compatibles

Gagner son argent et écrire sont deux choses difficilement compatibles. Pourtant, il y a quelques vertus à cette situation. Avoir un salaire permet de développer un projet long qui sera peu rentable mais qui est important pour soi, et cela sans trop de stress. L’entourage est aussi un formidable régulateur, une source d’équilibre, une consolation, un réconfort dans les moments durs. Et ça, c’est précieux.
Ce que l’écrivain ne devrait pas subir, c’est d’être aussi mal rémunéré dans la chaîne du livre. S’il était mieux payé, cela lui permettrait d’acheter du temps et de développer d’autres projets.
Ecrivain prolifique, Claudine Aubrun est l’auteur de plus de trente livres pour la jeunesse. Ses domaines de prédilection – qui ne sont pas incompatibles – sont l’humour et le policier. En 2014 sont notamment parus Dossier océan (Le Rouergue, collection Doadonoir), Drôles de familles ! (Nathan, collection L’Enigme des vacances) et Qui veut débarbouiller Picasso ? (Syros, collection Mini Syros).

L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

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1 Commentaire

  1. L’article est bien vu en général. Mais ceci, cette phrase est absolument abominable, fausse jusqu’à en être choquante :
    « Tandis que les hommes s’octroient l’espace nécessaire sans état d’âme, les femmes doivent ruser, argumenter, s’imposer »

    Ou à tout le moins, c’est une généralisation affligeante. Je le sais pour l’avoir vécu en tant qu’homme.