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L’écrivain à l’épreuve du quotidien #5 : se couper du monde pour écrire son premier roman

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Elle était professeur de français lorsqu’elle a voulu se lancer dans l’écriture de son premier roman. Pour être certaine d’aller au bout de ce projet, elle a choisi une méthode radicale : partir un an dans un pays dont elle ne parlait pas la langue et renoncer à Internet. Rencontre avec Flore Vesco, trentenaire, auteur de De cape et de mots, un premier roman à succès.

Professeur, j’ai demandé une disponibilité pour écrire mon premier roman et je me suis enfuie au fin fond de la Slovaquie

Flore Vesco (c) Danica Bijeljac

Flore Vesco
(c) Danica Bijeljac

Je ne consacre pas uniquement mes journées à l’écriture. Dans une vie antérieure, j’ai été professeur de français. Aujourd’hui, je travaille à mon compte, depuis chez moi (je fais du tutorat en ligne et je crée des ressources pédagogiques numériques). De mon passé de professeur, j’ai retenu que je suis décidément incapable d’écrire si je ne dispose que d’une heure libre entre deux obligations. J’ai besoin de temps et de tranquillité d’esprit (je ne veux pas avoir à surveiller ma montre pour savoir quand m’arrêter, par exemple). Résultat, j’ai demandé une disponibilité pour écrire mon premier roman. Et j’ai fait les choses de manière assez drastique. Pour limiter d’emblée tout risque de distraction, je me suis enfuie à Košice, au fin fond de la Slovaquie (c’est une très jolie ville ! Et les montagnes autour sont magnifiques). Là, j’ai loué un petit appartement dans lequel je n’ai volontairement pas installé de connexion Internet. Comme il faut bien manger et payer les factures, j’ai donné des cours de français sur place, 12 heures par semaines. Le reste du temps, je l’ai presque uniquement consacré à l’écriture. Ça peut sembler un peu extrême, mais je pense que j’avais besoin de cette contrainte pour me lancer. Je n’avais aucune certitude d’être publiée un jour. Si je ne m’étais pas installée sur une île déserte avec rien d’autre que mon ordinateur, je crois que je me serais découragée avant d’avoir fini. Un an plus tard, je suis rentrée avec « De cape et de mots » dans mes valises. J’ai envoyé le manuscrit par la poste en croisant les doigts.

J’écris en trois grandes phases

Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de m’exiler dans un monastère pour écrire, je travaille chez moi, dans le silence de mon antre sombre (je n’arrive absolument pas à écrire au café, dans le train ou à la bibliothèque), mais il me reste cette nécessité de libérer de larges plages horaires. Le travail à mon compte est parfait pour ça, car il me permet de gérer mon emploi du temps (presque) à ma guise.

J’écris en trois grandes phases. D’abord, je conçois de manière très détaillée tout le déroulé de l’histoire. C’est pour moi la période la plus fastidieuse, car il faut trouver des idées. Je mène mon travail alimentaire en parallèle, et je libère quelques jours dans la semaine pour cette élaboration du synopsis. Quelques jours, c’est bien suffisant : d’abord, ça permet aux idées de macérer entre deux périodes créatives. Et puis, quand les idées ne viennent pas, j’ai constaté qu’il ne servait à rien d’y consacrer plus de temps, qu’il valait mieux laisser de côté, passer à autre chose, et y revenir ensuite.

Ensuite, j’entre dans la phase de rédaction. Là, je plonge vraiment dans l’histoire. Je libère donc plusieurs semaines, voire un mois ou deux, et je ne fais que ça. Je ressors de cette période en ayant un peu oublié comment on communique avec un autre être humain.

Je termine avec la phase trois, celle de la réécriture. C’est la période laborieuse, ou je m’oblige à retravailler la forme page à page. Là, je peux reprendre le travail alimentaire en parallèle, et consacrer seulement quelques jours par semaine à ces fignolages.

L’écriture me permet d’atteindre l’état de « flow ».

Il y a un psychologue américain, Mihaly Csikszentmihaly, qui décrit la situation idéale de travail sous le terme de « flow ». Pour entrer dans le flow, il faut : 1) faire une activité choisie volontairement, 2) qui n’est pas trop facile – on s’ennuie -, ni trop difficile – on se sent dépassé, 3) qui est orientée vers un but précis, 4) pour laquelle nous serons certain d’avoir un retour immédiat. Quand tous ces critères sont réunis, on travaille avec un vrai sentiment de satisfaction, et surtout, on perd la notion de temps et de la conscience de soi. En gros, si on fait un diagramme, le flow ressemblerait à ça (préparez-vous à être éblouis par mes talents de dessinatrice) :

flowL’écriture c’est exactement ce qui me permet d’atteindre cet état de « flow ». Une fois lancée, je m’oublie et les heures défilent (d’où le besoin de libérer au moins une journée ou une demi-journée, évoqué plus haut).

Les tâches administratives aèrent le cerveau

De cape et de mots, éd. Didier Jeunesse

De cape et de mots, éd. Didier Jeunesse

Je ne me plains pas des contraintes matérielles liées au métier. J’ai un sentiment d’intense bonheur une fois complétées mes déclarations à l’AGESSA ou aux impôts. Je suis prête à consacrer une partie de mon temps à l’envoi des factures, la comptabilité, la gestion de mon planning. Je trouve que ces tâches concrètes aèrent le cerveau, et procurent à peu de frais le sentiment rassurant d’avoir fait quelque chose de sa journée. Mais bon, toute cette partie administrative est encore nouvelle pour moi, c’est peut-être aussi ce qui explique mon engouement débordant pour la paperasse.

En revanche, je me laisse un peu dépasser par les emails. Là, j’ai encore un point d’amélioration à trouver.

 

Flore Vesco a écrit De cape et de mots (Didier Jeunesse). Ce roman a reçu de nombreuses récompenses, dont le prix Saint-Exupéry, le prix des collégiens de l’Hérault, les étoiles du Parisien et le prix Dimoitou. Il fait partie de la sélection des Incorruptibles pour l’année 2016/2017. Son prochain roman, Louis Pasteur contre les loups-garous (Didier Jeunesse), paraîtra en septembre 2016.

 

Voir aussi dans la même rubrique :

L’écrivain à l’épreuve du quotidien #4: écrire et lire les manuscrits des autres

L’écrivain à l’épreuve du quotidien #3 : le temps libre c’est l’écriture

L’écrivain à l’épreuve du quotidien #2 : l’écrivain du mercredi-samedi-dimanche

L’écrivain à l’épreuve du quotidien #1 : conjuguer les écritures et les contraintes

L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

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