Chroniques

Mes nouvelles habitudes de lecture ou de l’importance du gloubiboulga, par Caroline Vermalle

Comme vous le savez, je suis en voyage. J’écris depuis l’Indonésie pour vous parler de l’un des effets secondaires de ce tour du monde, en l’occurrence une révolution brutale de mes habitudes de lecture.

A la maison, je suis une lectrice assez prévisible. Je lis peu de romans – car, à mon éternel regret, mon temps de lecture est trop souvent monopolisé par des ouvrages de référence qui alimentent mes propres travaux, littéraires ou télévisuels. Les romans que je lis strictement pour le plaisir proviennent en général de deux sources : d’une part de ma maman ; après chacune de ses visites, ses bouquins préférés se matérialisent comme par magie sur ma table de chevet. D’autre part, de la librairie ou de la bibliothèque – à condition qu’il y ait une petite étiquette avec une recommandation écrite de la main de la libraire/bibliothécaire !

Dans ma jeunesse, j’étais plus aventurière, mais depuis quelques années, soyons honnêtes, je lis toujours un peu la même chose, avec modération. Des histoires contemporaines de relations humaines, parfois compliquées, toujours profondes. Les auteurs sont souvent européens et ont gagné des prix. On en parle sans honte dans les dîners en ville. Je suis écrivain, après tout, je ne vais pas lire n’importe quoi.

Mais depuis que je suis en voyage, c’est une autre affaire. Les trois premiers mois ont été passés en Amérique Latine. Je parle peu l’espagnol. Liseuse numérique ? Bien sûr, j’en ai une dans ma valise – mais l’acquisition de nouveaux livres nécessite une connexion internet. Une commodité rare dans la Pampa ; qui l’eût cru ?

C’est alors que je fis la découverte du concept du « book exchange ». Dans chaque B&B/guesthouse/bungalow, des voyageurs ont laissé des livres. En général, c’est une vingtaine de bouquins qui attendent sur une étagère, et parfois des bibliothèques entières. La règle du book exchange est simple : chaque visiteur est libre de prendre un livre, à condition de le remplacer par un autre.

C’est ainsi que je me suis mise à lire, installée en compagnie de lamas placides à l’ombre d’une ferme vieille de 200 ans lovée dans les montagnes du nord de l’Argentine, un titre complètement improbable : « Un Jardin sur l’Oronte » de Maurice Barrès, une histoire d’amour aux parfums résolument byzantins.

Je suis donc devenue une fan du book exchange, toujours excitée de trouver une pépite sur des étagères de passage. Autre source fréquente (davantage par désespoir que par préférence) : les aéroports. Même dans les terminaux les plus paumés, le voyageur fatigué d’ennui se retrouve toujours dans la petite boutique avec les cartes postales, les Toblerone géants et les porte-clefs qui clignotent. Et là, dans un coin, attendent quelques best-sellers qui rougissent à peine du prix exorbitant auquel on les offre, puisqu’ils se sont déjà vendus à quelques gazillions d’exemplaires. J’arrive en général à éviter – de justesse – l’achat du chocolat, mais pas du bouquin. C’est ainsi que je mis le nez dans la trilogie des « Hunger Games » de Suzanne Collins.

Donc voilà, entre le book exchange et la littérature d’aéroport, sont passés entre mes mains des bouquins aussi variés que « Last Chance Saloon » de Marian Keyes, déniché à Salta et qui m’a beaucoup amusée, moi qui pourtant avait une dent contre la « chicklit » ; des histoires courtes de Henry James dont il a fallu que je libère la reliure de crottes de gecko à Bali ; « Salmon Fishing in the Yemen » de Paul Torday (« Now a major motion picture ! » hurle la couverture depuis l’aéroport de Brisbane) ; « The Happiness Project » de Gretchen Rubin, à Bali bien sûr, à deux pas du centre de Yoga ; « A Dangerous Fortune » de Ken Follett, dont les pages toutes cornées m’ont accompagnées dans mes nuits blanches à Sydney ; « Des Souris et des Hommes » de Steinbeck, relu avec bonheur à Auckland ; Hercule Poirot, une vieille connaissance pas revue depuis 20 ans et retrouvée dans une guesthouse sur l’île de Pâques. SAS Malko Linge a fait une apparition à Valparaiso et Benjamin Franklin dans les rizières d’Ubud…

J’en passe, j’en passe… et surtout je passe tous les navets dont je tairai les titres et leurs auteurs – car je suis de la même école de philosophie que Panpan dans Bambi : « si on n’a rien de gentil à dire, mieux vaut ne rien dire du tout ».

Donc voilà, mon régime de lecture si sain a été complètement corrompu, pour être remplacé par un gloubiboulga sans nom, sans ordre et sans modération. J’ai lu tout et n’importe quoi et… quelle bonne idée ce fut !

Car non seulement je me suis amusée et j’ai retrouvé un appétit livresque presque glouton. Mais j’ai découvert que ces lectures « au hasard » sont autant de leçons précieuses. Tout d’un coup j’ai devant moi une palette de voix, de styles, de techniques d’écriture (avez-vous remarqué que le blockbuster « Hunger Games » est écrit, chose rare dans sa catégorie, au présent ?). Je constate les codes et règles des différents genres ainsi que les mécaniques du récit déclinées dans différents genres. Je déchiffre les fautes qui font d’une histoire un échec – et ces fautes soudain mettent en lumière l’importance de tel ou tel impératif narratif. Bref, j’élargis considérablement mon champ d’étude.

Donc voilà, je ne m’en cache plus et même dans les dîners en ville, je l’annoncerai haut et fort :

Je suis écrivain et je lis tout et n’importe quoi. Vive le gloubiboulga !

Caroline Vermalle a été lauréate du Prix Nouveau Talent en 2009 pour son premier roman L`avant-dernière chance qui a également reçu le Prix Chronos en 2011.

En 2012, le Livre de Poche Jeunesse a publié une de ses nouvelles dans « Nouvelles Contemporaines, Regards sur le Monde » actuellement en librairie. 

Retrouvez Caroline Vermalle sur son blog : www.carolinevermalle.com

(Photographie Cyril Delettre)

L'Auteur

Caroline Vermalle

Après des études de cinéma, Caroline Vermalle a travaillé à Londres pour la BBC, où elle a écrit et produit des documentaires. En 2009, elle a publié son premier roman, L’Avant-Dernière Chance (Calmann-Lévy, Le Livre de Poche), qui a été récompensé par le Prix Nouveau Talent 2009 et le Prix Chronos 2010. Après avoir fait un tour du monde en 2012, elle s’est installée avec sa famille en Vendée, juste en face de l’Île-D’yeu, qui lui a inspiré L’Île des beaux lendemains (Belfond, Pocket). Après Sixtine (Black Moon), un thriller pour la jeunesse paru en 2013, Caroline Vermalle publie son 3ème roman en mars 2014, Une collection de trésors minuscules (Belfond).

Commenter

Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 

2 Commentaires

  1. Vous avez tout à fait raison ! Pour ma part, je reste, même si je suis maintenant vieux de deux décennies, un fan de la littérature jeunesse ; j’ai adoré (re)lire le Passeur, Oh Boy, La cavale irlandaise, l’Oeil du Loup. Et cela ne m’empêche pas de lire du policier (Poirot que vous citez par exemple), de la fantasy, des romans historiques… d’auteurs connus, un peu moins connus ou tout à fait inconnus (amateurs donc).

    Pas de book exchange dans ma ville, enfin pas à ma connaissance (je vais regarder) mais il y a des bibliothèques, c’est déjà ça.