Chroniques

Un livre en cadeau : quelle curieuse idée… par Annelise Corbrion

Il y a quelques temps déjà, lors d’une séance de dédicaces, un adolescent m’a fait remarquer le plus sérieusement du monde que « la lecture ça sert à rien ». Surprise, presque choquée, je n’ai pas su quoi lui répondre sur le moment, mais sa réflexion est restée longtemps gravée dans mon esprit.

Plus tard, j’ai lu une étude très intéressante qui expliquait que de moins en moins d’adolescents lisaient et surtout qu’ils ne lisaient pas en public. La lecture, un plaisir secret… en voilà une idée romanesque ! Sauf que, ça n’a rien à voir apparemment. Et l’adaptation du vieil adage semble toute trouvée : pour lire heureux, lisons cachés!

Depuis, de nombreuses questions me trottent dans la tête : pourquoi la lecture est-elle devenue has been ? Depuis combien de temps, le fait de lire un livre est devenu ridicule, voire une faute de goût manifeste chez les jeunes de moins de 18 ans ?

D’autant que je m’en souvienne à mon époque –et je vous rassure c’était il n’y a pas si longtemps que ça- je n’ai jamais eu le sentiment de devoir me cacher pour lire. Ou alors était-ce parce que l’on m’avait déjà cataloguée comme un rat de bibliothèque –lunettes à l’appui ? Bref, je n’ai subi aucun « traumatisme » dans mon adolescence dû au fait d’aimer me plonger dans un roman le temps de la pause déjeuner.

Mais essayons de comprendre pourquoi les adolescents du 21ème siècle ne lisent plus. Est-ce le fait de devoir fournir un effort –un va et vient des yeux de gauche à droite- avachi sur un canapé qui perturbe tant  nos cerveaux de demain ? Peut-être est-ce ce français bizarre que l’on trouve dans les livres. Vous savez, celui d’avant le langage SMS… ? Est-ce les histoires, qui ne passionnent pas les lecteurs d’aujourd’hui ? J’ai pourtant l’impression qu’il y a bien plus de choix qu’il y a 10 ou 15 ans. Une véritable littérature pour adolescents et jeunes adultes a vu le jour ces dernières années et il y en a pour tous les goûts : amour, thriller, fantasy… Même si vous n’aimez pas les vampires, je pense que vous pourrez trouver aisément chaussure à votre pied.

Alors non, je ne comprends toujours pas comment dégommer un zombie subatronic avec un laser « machin chose » sur l’écran de la TV peut être plus attrayant que de plonger dans les histoires de Tolkien –c’est le moment de s’y remettre et en plus les héros « dégomment » quelques méchantes créatures. Une petite voix me souffle quelque chose à l’oreille… il semblerait que je sois devenue trop vieille pour comprendre les adolescents, mon décodeur serait obsolète… Non, ça ne peut pas être ça –lol  😉 MDR

Je suis consciente que je stigmatise un peu et que de nombreux adolescents lisent –et pas seulement Twilight et Hunger Games me précise mon frère, plongé dans la saga du Trône de Fer. L’heure matinale (il est actuellement 5h33) me rend certainement un peu grognon !

Bruno Tessarech disait il y a quelques jours que bientôt « il y aura plus d’écrivains que de lecteurs ». Et si on le faisait mentir ?

Alors bonne lecture à tous ceux qui ont un livre posé sur leur table de chevet. Quant aux autres, il n’est pas trop tard pour passer votre commande au Père Noël.

 

* Annelise Corbrion est la lauréate du Prix Nouveau Talent 2012 avec son premier roman « La Mémoire des autres » (éd. Calmann-Lévy). Voir aussi son billet sur Les 8 questions que l’on vous posera sans arrêt… lors d’une séance de dédicace.

L'Auteur

Dorothée Corbier

Déléguée générale adjointe de la Fondation Bouygues Telecom, j'anime avec Céline le programme Nouveaux Talents.

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 

4 Commentaires

  1. Oups et re-oups ! Triste réalité que voilà ! En effet, pour le réveillon du jour de l’an, les discussions ont fusé, diverses et variées, plus déroutantes ou floues (dûes à un excès de bonnes bouteilles sans doute) et parmi elles, mes amis parlaient de leur voisine qui passait ses journées à lire : été comme hiver, sur le balcon, dans sa cuisine, sur un transat’ à l’extérieur… Je leur ai demandé pourquoi ça les gênait tant que cette petite dame passe son temps à s’évader avec simplement du papier entre les mains. Ils m’ont dit « Elle a vraiment que ça à faire? » Outch, je crois que ça choquerait moins les gens si cette dame, d’un certain âge apparemment, passer ses journées à regarder la télé, avec un rythme de vie réglé avec les feux de l’amour, slam, des chiffres et lettres, le juste prix, questions pour un champion et j’en passe.. Triste réalité que voilà…


  2. Ouf ! Que de commentaires… Je ne pensais susciter autant de réflexion et j’en viendrais presque à remercier cet ado qui me laissait coite, mon livre à la main et mon sourire figé…

    Tout d’abord, un grand merci Zombie Subatronic pour ce message qui m’a bien fait rire. J’ai eu l’impression de lire mon frère qui défend avec ferveur ses jeux tout en discutant littérature avec moi.

    Je suis consciente que je stigmatisais beaucoup mais il faut parfois un minimum d’exagération pour faire réagir les autres. Concernant les jeux vidéos, je ne leur tape pas dessus et suis même très adminirative du travail graphique en constante progression (déformation professionnelle oblige). Mais vous devez admettre que pour beaucoup, le temps passé à jouer est nettement supérieur au temps passé à lire.
    Pourquoi ? A cause d’une défaut d’enseignement ? Mmmm, je ne suis pas certaine. Encore une fois, tout dépend des vos professeurs de français. Pour ma part, je me souviens avoir fait de belles découvertes (Ray Bradbury, Dino Buzzati, Molière et compagnie). Je pense que tout est une question de goût également : j’ai adoré Flaubert et détesté Balzac ; Maupassant est un génie et Proust un somnifère…) Je le répète, tout est une question de goût. Le plus difficile restant à trouver un style, un auteur qui nous convienne.

    Mon billet avait surtout vocation d’inciter certaines personnes (je passerai leur nom sous silence) à essayer de lâcher leur manette pour ouvrir un livre. Comme vous le dites à juste titre, les jeux vidéos ne sont pas incompatibles avec la lecture. Alors, avant de jouer « Au Seigneur des Anneaux », lisez-le… Voilà ma seule requête.
    Mon grand expert de frère me dit également que certains jeux vidéos sont sortis en livre… Comme quoi !

    Pour conclure et répondre à tout le monde, je pense que le plus gros problème des ados face à la lecture est le regard de l’autre. Exit les réseaux sociaux, le cinéma, la télé-réalité et même les jeux vidéos…ce ne sont que des fausses excuses. Le plus dur à surmonter c’est d’admettre que oui, à 15 ans, on aime bien se perdre dans les pages d’un bon roman…

    Merci à tous pour ces commentaires, c’était un vrai plaisir de débattre du sujet.

    PS : pour être tout à fait honnête et vous faire sourire, je vous écris avec pour fond sonore mon conjoint qui se déchaine sur sa manette… Quelle bonne j’ai eu de lui offir Assassin’s creed III pour Noël ! ;-(


  3. Bonjour Anne-Lise,

    Voici plusieurs jours que le thème de votre article me trotte dans la tête, en quête de possibles pistes de réponse afin de tenter de comprendre ce qui a pu amener cet adolescent rebelle et boutonneux à vous jeter à la figure que « La lecture, ça sert à rien ».

    Hélas, trois fois hélas pour vous, Anne-Lise, mais je crains que ce jeune provocateur n’ait énoncé une vérité d’autant plus flagrante qu’il n’en mesurait pas la profondeur (la vérité sort de la bouche orthodontée des ados, c’est bien connu). Et je vais tenter de vous le prouver.

    La lecture n’est d’aucune utilité politique : « Du pain, des jeux » et le peuple devient soumis comme un tendre agneau, adorablement analphabète, puisque jusqu’à preuve du contraire, je n’ai jamais vu cet animal assis sur le banc d’une école (des chèvres, si, et debout devant le tableau vert qui plus est, mais il s’agit d’une autre histoire et je ne souhaite pas m’écarter de ma démonstration). Il est facile de berner celui qui ne peut contredire et pour qu’il ne contredise pas, lui en ôter les moyens… Pire encore donc, la lecture serait subversive puisqu’elle conduirait quelques irréductibles à prouver par le « A » et le « B » douteuse la pertinence des choix des Gouvernants. Il est donc impérieux de maintenir ancré dans les esprits – ce dés le plus jeune âge – que la lecture est un inutile divertissement pour snobs alanguis : des ballons de foot et tout le monde dans la cour, zouh ! N’ayez crainte Anne-Lise, tous sauront parfaitement « lire » les scores sur le tableau d’affichage : ce sont des chiffres qui très rarement dépassent la dizaine. Accessible.

    La lecture n’est d’aucune utilité sociale : devant le distributeur de café ou avec un plateau de cantine entre les mains, il est rare d’entendre dire « Je lis un bouquin génial en ce moment, c’est… ». Plus souvent, ce sera : « T’as vu hier à la télé le… » ou « Ce match d’hier soir, p….. de m…. ! Non mais quels gros nazes ! Même ma grand-mère les déculottait ». Pourquoi ? Parce que la lecture est une activité éminemment solitaire, qui nécessite un repli sur soi dans une jouissive autarcie. En soi, cela ne crée aucune communauté d’esprit, il n’y a aucun partage du moment, de l’instant, aucun « être ensemble pour vivre la même chose » quitte à se bourrer de pop-corn devant un écran stupidement sur-dimensionné. Or il est répété à l’envi qu’il n’est de social que le réseau. Et au pluriel, c’est encore mieux : les réseaux sociaux. Lesdits réseaux, pour exister, doivent être nourris sans relâche. Des déferlements d’immédiateté. Des millions de caractères qui se déversent des claviers sur la Toile en quelques secondes. Pour se prévaloir d’appartenir à ces réseaux, il faut manifester que l’on est vivant, chaque jour, quitte à raconter des inepties ou à publier de navrantes photographies de soi ou de ses proches. Le principal étant d’affirmer : je suis vivant.

    La lecture d’un roman devient par conséquent une activité insurmontable et incompréhensible. Insurmontable car elle exige une solitude qui extirpe momentanément du flux Internet ( « Si je ne me manifeste pas aujourd’hui sur mon compte FB, mes « amis » vont croire que je suis mort »), et insurmontable parce qu’elle requiert une volontaire concentration sur une longue durée à laquelle nos modes de vies instantanés nous ont déshabitués : tout est clip, zap, tchat. « Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon coeur d’une langueur monotone » : c’est fini, Anne-Lise. Aujourd’hui on écrit : « G léboul ». Primaire certes, mais on perçoit rapidement l’idée générale.

    Comme vous l’écrivez avec justesse, les romans qu’avouent lire de nombreux ados sont des romans fantastiques, avec une action sans cesse rebondissante, une violence également prégnante, comme si la suspension d’un instant ouvrant un développement littéraire constituait un aveu de faiblesse. Du temps perdu. Tout sauf l’ennui.

    Elle se situe peut-être ici, Anne-Lise, l’explication de « La lecture, ça sert à rien ». La peur de la solitude jointe à celle de l’ennui quand il est devenu si dérangeant d’aspirer à rêver. Et de s’avouer – oh, juste un peu!- faible, et roman-tique.

    Céladon


  4. Rhaaaaa !
    Mais pourquoi, pourquoi, mille fois pourquoi faut-il qu’à chaque fois qu’on veut défendre un médium artistique, on le fasse en critiquant un autre ?

    Non, chère Annelise, le gamer moyen n’est pas plus intellectuellement paresseux que le lecteur moyen. Dans les deux cas (et j’ai de la chance de savoir de quoi je parle, je joue autant que je lis) on tombera sur de grandes œuvres, du Shakespeare ou du Fumito Ueda, aussi bien que sur de sombre bouses commerciales, du SAS ou du Medal of Honor. Et au milieu, tout un immense spectre d’œuvres majeures ou mineures.

    A mon sens, si les jeunes lisent moins ici qu’ailleurs, c’est surtout la faute à l’enseignement de la lecture. On ne veut pas les encourager à lire, on veut leur faire connaitre Les Classiques De La Littérature Française. Du coup, on fait lire à des enfants de 14 ans du Balzac. Prévisible résultat, cet enfant qui aurait peut être adoré Balzac à 20 ans le classera dans la case « livres chiants ». Il y aurait pourtant de quoi lui faire lire, à cet âge. Des livres plus abordables, du Rowling, voire du Molière !
    Mais non, suis-je bête, Molière, on lui a déjà fait lire à 10 ans. Pas de raison valable en effet que ce brave Jean-Baptiste n’aille pas rejoindre son ami Honoré dans la jolie case « livres chiants » !

    Alors en plus des livres, ne passez pas à coté de l’immense plaisir des jeux vidéo ! Je pleure devant Red Dead Redemption comme je n’ai jamais pleuré devant un livre. Je ris devant Portal et Portal 2 autant qu’en lisant les livres de Douglas Adams. Et je finis en ce moment même une partie de Journey qui me bouleverse.

    Le jeu vidéo est un immense terrain à découvrir, tout aussi riche passionnant que le cinéma, que la peinture. Et même, oui, que la littérature.