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Avant d’être écrivain #2 : De l’analyse financière à l’écriture

SA avant detre ecrivain

Analyste financier épris de littérature, Mabrouck Rachedi a un jour fait le choix d’abandonner la raison pour la passion. Quelques années après l’obtention de son DEA Analyse Economique, Modélisation et Méthodes Quantitatives option Finance, il tourne le dos aux sociétés de bourse. Auteur de trois romans et d’un essai, il intervient en milieu scolaire et écrit également des scénarios. Rencontre.

J’ai senti que vivre ma passion était le sens de ma vie

J’ai commencé à écrire à l’adolescence, après la lecture du Père Goriot de Balzac. J’ai été émerveillé par le style et je me suis laissé aller à des petits bouts d’écriture dont l’un des premiers fut Le poids d’une âme, mon premier roman. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi ce livre, à ce moment de ma vie, m’a autant touché.

L’analyse financière était un choix de raison. Je suis issu d’un milieu plutôt modeste et, à travers la finance, j’ai cherché ce que je n’avais pas. J’étais loin d’être malheureux dans ma vie d’avant mais j’ai senti que vivre ma passion était le sens de ma vie. Je n’ai pas calculé. Cette insouciance était liée à ma méconnaissance totale de l’édition. J’ai pensé que j’écrirais puis que je publierais. Cela a été beaucoup plus compliqué que ça.

Sur le plan pratique, j’ai négocié mon départ puis j’ai écrit puis j’ai envoyé des manuscrits par la poste à l’aveugle. J’ai eu une approche très naïve, basée uniquement sur l’envie. Je ne conseillerais à personne d’agir comme je l’ai fait. Il vaut mieux savoir où on va. Mais d’un autre côté, comme un funambule qui ne pense pas au vide à ses pieds, cette inconscience du « danger » (professionnel) m’a peut-être aussi permis d’avancer.

Il m’arrive de douter de ce choix

(c) Sophie Adriansen

(c) Sophie Adriansen

Je suis quelqu’un qui doute beaucoup, sur beaucoup de choses. Alors oui, il m’arrive de douter de ce choix en particulier. Pas dans l’acte d’écrire, qui me procure toujours le même plaisir, mais dans l’incertitude du statut social d’écrivain qui n’en est pas vraiment un.

J’ai eu plusieurs « vies d’avant » et j’en suis très heureux. Je ne suis pas dans une logique du regret. Au contraire, je suis heureux de vivre plusieurs vies dans une seule. Elles se complètent. J’espère bien que celle-ci n’est pas la dernière. C’est pourquoi aujourd’hui j’écris aussi des scénarios.

J’ai également animé des ateliers d’écriture, et plusieurs types : auprès de collégiens dans des ZEP, dans des lycées ruraux, auprès de lycées lors de festivals de province, auprès d’adultes aguerris à l’écriture, etc. Pour moi, il est aussi important d’intervenir en banlieue, parmi des jeunes qui peuvent avoir des parcours similaires au mien que dans des milieux tout à fait différents, avec des publics divers. Un jour, alors que j’intervenais dans une médiathèque d’une banlieue populaire, une médiathécaire d’une ville limitrophe, plus bourgeoise, m’a demandé si j’intervenais aussi auprès d’autres publics, sous-entendu hors banlieues populaires. Ma réponse fut évidemment oui. L’écriture est universelle, mes interventions n’ont pas de limites géographiques ou sociales. Je ne dénonce pas l’exclusion pour pratiquer un « snobisme » de banlieue. J’ai même donné des ateliers aux Etats-Unis et à Hong Kong alors pourquoi pas Neuilly !

Le besoin de transmettre est le prolongement de celui d’écrire

Le besoin de transmettre est le prolongement de celui d’écrire. Lors d’interventions (avec ou sans ateliers), on réalise parfois combien les jeunes en particulier sont en manque de repères. Parmi les idées reçues, celle qu’un écrivain est forcément mort ou très vieux ou qu’il a un nom du terroir français. Avoir un Mabrouck Rachedi pas encore décati et bien vivant ouvre des horizons. Certains découvrent qu’ils peuvent devenir écrivains. Tous ne le deviendront pas mais offrir une perspective est un succès en soi.

Les ateliers d’écriture peuvent aussi changer le comportement des élèves. Certains se révèlent à travers les exercices. Des professeurs m’ont dit qu’il arrive que cela ait un effet sur la scolarité de jeunes. Cela permet de changer le rapport à l’écriture, de stimuler autrement l’imagination, de sortir du cadre strictement scolaire. Il y a parfois des résultats surprenants.

Dans son discours de Suède lors de la remise du Prix Nobel, Albert Camus a résumé la fonction de l’écrivain telle que je la conçois : « Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle ». Je ne saurais dire mieux.

 

Mabrouck Rachedi est l’auteur de trois romans parus chez Lattès, Le Poids d’une âme (2006), Le Petit Malik (2008) et La Petite Malika (2010, écrit avec sa sœur Habiba Mahany), ainsi que d’un essai, Eloge du miséreux (Michalon, 2007).

L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

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