A la une

Avant d’être écrivain #4 : Des histoires écrites pour ses filles devenues des livres pour tous les enfants

SA avant detre ecrivain

L’été de ses seize ans, Marie Tibi a travaillé dans une librairie, rêvant de voir un jour son nom sur la couverture d’un livre. Devenue mère au foyer, elle a fait de son rêve une réalité l’année de ses 53 ans. A un âge où d’autres songent à ralentir le rythme, elle commence sa carrière d’auteur jeunesse et multiplie les projets et collaborations. Rencontre avec une obstinée qui a fini par provoquer sa chance.

Un rêve d’enfance que le temps ne chasse pas

Marie Tibi 1Je suis née en 1959 en Algérie de parents « pied-noir », professeurs de lettres. J’ai donc été baignée très tôt dans la littérature, ils m’ont donné le goût de lire, ils m’ont transmis la saveur des mots et la curiosité d’apprendre. En 1962, ma famille quitte l’Algérie pour la France. Mon premier job d’été, l’année de mes 16 ans, fut dans une librairie. J’écrivais déjà des poèmes, des nouvelles, des histoires… Je regardais les rayons de livres et rêvais d’avoir un jour mon nom sur l’un d’eux. Même un tout petit, même un pour les petits. Ce rêve ne m’a jamais quittée.

Après 2 ans de droit à Aix-en-Provence, je rencontre mon âme sœur et j’abandonne mes études pour me lancer dans la plus belle des aventures : fonder une famille. Me voici donc à la tête d’une petite entreprise familiale de quatre personnes, puisque je choisis le merveilleux métier de mère au foyer. Je consacre ma vie active à l’art indispensable de remplir une maison de tendresse et de rires, et j’écris, j’invente, j’imagine des histoires pour mes filles… et pour moi – sans doute pour ne pas laisser disparaître ma part d’enfance, et surtout parce que j’ai un imaginaire débordant, dégoulinant, envahissant. Je garde mes écrits dans des cahiers, des carnets, sur des bouts de papier.

Des histoires réunies dans un coffre-fort un peu particulier

La Boite aux Histoires (2)Un jour, ma fille ainée, qui a alors une quinzaine d’années, fabrique pour moi une boîte qu’elle décore et personnalise. Elle l’appelle « La Boîte aux Histoires ». « Pour garder tes belles histoires à l’abri. Un jour, tu ouvriras la boîte et tu les feras s’envoler » me dit-elle. Pendant un temps, je sors quelques histoires de la boîte, je les envoie à de grandes maisons d‘édition. « Ne correspond pas à notre ligne éditoriale… Ne pouvons l’intégrer dans notre catalogue… Merci pour votre envoi, mais… »

Je referme ma boîte, mais je garde en tête le rêve d’être publiée un jour. Les années passent. Mon imagination reste intacte.

L’autoédition comme porte d’entrée

Mes filles sont adultes à présent et je me dis que mes histoires pourraient intéresser la génération suivante. En 2012, j’envoie quelques textes à l’une de leurs amies qui a une petite fille de cinq ans. Elle aime et en réclame d’autres ! Face au succès de mes histoires, cette jeune maman m’encourage à me lancer dans l’autoédition et me présente une illustratrice. L’alchimie se fait immédiatement avec Christelle Cilia, qui donne vie à mon histoire de coccinelle. Elle rêvait elle aussi d’illustrer un album jeunesse. Je reprends confiance en moi, et, soutenue par mon mari et mes filles, je publie à compte d’auteur L’histoire d’Adèle la coccinelle, que je décide de proposer en version bilingue, français/anglais, par envie à la fois de me démarquer pour être visible et d’éveiller la curiosité de l’enfant pour une langue qui n’est pas la sienne.

Adèle la coccinelle, mon petit porte-bonheur, est plutôt bien accueillie. Ça y est, mon nom est sur un livre, sur les rayons de (quelques) librairies ! Avec Christelle, qui continue à mettre des couleurs sur mes mots et Natalia la bonne fée qui les traduit, nous poursuivons l’aventure avec trois autres albums. À plus de cinquante ans, mon rêve d’adolescente s’est réalisé. Et il m’apporte bien plus que je n’aurais osé imaginer. L’autoédition me permet d’avoir accès par la petite porte à un autre monde que je découvre au fil de mes rencontres dans les salons, les manifestations littéraires. Je fais la connaissance d’auteurs, nous échangeons nos expériences. J’apprends. Je dépense beaucoup d’énergie pour me faire connaître et je ne gagne pas d’argent mais je suis récompensée par les premiers contacts avec MES lecteurs, leurs regards émerveillés, leurs sourires, leurs « merci ». Tellement ! Et je continue à imaginer. Et je continue à écrire. Et je continue à y croire.

Une carrière qui démarre après cinquante ans

Maintenant, il y a internet, les réseaux sociaux, les mails. Je remarque les univers d’autres illustrateurs. Certains me séduisent et je me mets sans trop y croire à les contacter pour leur proposer un texte. De merveilleux projets voient le jour, avec des styles très différents, comme le sont mes histoires. J’ai la chance de pouvoir collaborer avec des gens de talent dont les dessins me font rêver. Lorsque je reçois les croquis de mes personnages, j’ai la douce impression de voir la première échographie d’un futur bébé de papier. Une émotion toujours renouvelée, un vrai bonheur. J’envoie notre travail à des maisons d’édition. Des centaines de mails, des dizaines de lettres… « Ne correspond pas à notre ligne éditoriale, etc. » Et puis un jour, ça marche. Je signe des contrats, des vrais, comme les grands ! Aujourd’hui, de nouveaux albums sont parus et d’autres sont en préparation. Ma petite auto production, dont je suis si fière, continue son chemin. L’histoire d’Adèle a même été réimprimée.

Marie Tibi 2À l’heure où les gens de mon âge songent à lever le pied, aspirent à une retraite bien méritée, je commence ma carrière d’auteur jeunesse. Celle où il est inutile de faire des études, d’envoyer des CV et des lettres de motivation, d’avoir vingt ans. Celle où je travaille en pantoufles, entourée des gros livres de contes de ma jeunesse et de mes vieux livres de la bibliothèque rose.

Même si cette carrière est courte, elle est le fruit savoureux d’un rêve auquel je n’ai jamais renoncé, dans lequel je croque avec délice chaque jour, reconnaissante et consciente de la chance qui est la mienne. Jamais je ne regretterai d’avoir consacré une partie de ma vie à ma famille. Cette vie près de mes enfants, les regarder grandir, c’est ce qui a nourri mon imaginaire, ma fantaisie et mon optimisme naturel. J’espère que c’est ce que reflètent mes histoires pour les enfants.

 

Marie Tibi a auto publié quatre albums bilingues depuis L’histoire d’Adèle la coccinelle (2012). Depuis 2014, ses livres paraissent à compte d’éditeur : Patrovitt l’escargot en retard (Éditions La Pimpante), Princesse Chipotte fête son anniversaire (Éditions Éanna), La petite poule moustachue (Éditions de Plaines en Vallées). Elle intervient aussi dans des écoles. La publication de douze albums, tous signés avec des maisons d’édition pour la jeunesse, est prévue entre mai 2015 et début 2016.

Son blog : http://marietibi.blogspot.fr/

L'Auteur

Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis. Elle tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit. Derniers ouvrages parus : Max et les poissons (Nathan, 2015) et Naître et grandir en musique (Télémaque, 2016) http://www.sophieadriansen.fr

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *