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Chronique d’un premier roman : entretien avec Michel Dubois

(ou Comment concourir au Prix Nouveau Talent peut se révéler un tremplin pour publier son premier roman #3)

 

Attention, nouveau talent ! Après Mathilde de Robien et Aurélie Gerlach, c’est Michel Dubois, finaliste du Prix Nouveau Talent en 2012, qui nous raconte le chemin parcouru depuis sa participation au concours littéraire. Son premier roman, La Saga des cent-mots, est paru aux éditions Thélès en janvier dernier. Un roman ésotérique, qui interroge « notre rapport à la création, à la connaissance et la technologie, au temps et à l’évolution, tout en offrant en filigrane une histoire d’amour et de transmission. »

 

1. Vous publiez votre premier roman. Racontez-nous… 

 

la saga des cent motsEn réalité, si c’est bien mon premier roman publié, j’en ai écrit plusieurs, de qualité que je considère médiocres ou encore à revoir profondément et qui dorment dans un placard. Écrire a été un relativement long apprentissage, et ayant de grands auteurs comme référence, je ne me voyais pas chercher à publier un roman médiocre ou un « remake ». J’ai donc pris le temps. Si j’ai travaillé sans cesse à améliorer mon « art du dialogue », j’ai eu beaucoup de difficulté à sortir d’un style contraint, autrement dit à entrer dans la mélodie de l’écriture et dans sa force visuelle.J’ai écrit la première partie de « La saga des cent-mots » en 1998 .C’était pour moi une nouvelle manière, plus « libérée ». J’ai repris l’écriture du roman vers fin 99, en écrivant la deuxième partie, pour finalement terminer avec la troisième partie entre 2001 et 2002. Il m’a fallu tout ce temps pour comprendre plus précisément ce que je voulais écrire. L’ensemble me paraissait avoir un sens assez clair, même s’il n’était pas dit de manière explicite. C’est d’ailleurs à ce moment-là que le titre définitif m’est venu ainsi que les titres des trois parties.

Pour chacune des trois parties, la première écriture n’a guère pris plus de trois semaines. J’y travaillais tous les soirs et les week-ends. Dans chaque cas, j’avais en tête tout le déroulement et l’imaginaire associé.
J’ai tenté de faire lire le livre à quelques personnes choisies et, surprise, j’ai découvert qui si deux d’entre elles ont été enthousiastes, les autres disaient ne rien y comprendre. En particulier : les références implicites et le vocabulaire exubérant et complexe étaient perçus comme des obstacles à l’accès au texte.
J’ai tenté plusieurs améliorations : raccourcissement du texte, élimination des « discours », trop professoraux ; idée d’introduction préalable sur l’histoire du texte, avec annotation du premier lecteur présenté comme faux auteur, etc… Mais rien ne me satisfaisait.
Finalement, j’ai décidé de le condenser, à l’image du contenu même de l’histoire. Raccourcir l’introduction, rester dans le sujet, éliminer toute forme de digression, raccourcir voire éliminer toute complaisance ou banalité, les formules « kitch » ou même les clins d’œil à des expressions communes. Bref, un travail sur l’aspect mélodique. Comme à chaque version fortement retouchée, j’ai créé une nouvelle version, j’ai pu suivre l’évolution du texte et constaté que le texte devenait plus vivant. D’un produit brut, j’en avais en quelque sorte extrait le gemme. Après six mois de ce travail, le texte avait diminué de moitié. Finalement un dernier travail basé sur la lecture d’une amie, m’a fait supprimer encore 3000 caractères. Cette épuration a enlevé des parties que je considérais importantes mais qui n’étaient pas dans le droit fil de l’histoire.

Pour le Prix Nouveau talent, j’ai revu le texte en l’adaptant au langage du moment (SMS, smartphone, blog, etc.), car il ne faut pas oublier les dates d’écriture à l’origine…
Bruno Tessarech m’a d’ailleurs fait une critique qui m’a conduit à deux retouches mineures, mais, il me semble, décisives. Il m’a indiqué les pistes pour la recherche d’éditeurs et cela m’a été bien utile.

2. Comment avez-vous imaginé et construit votre histoire et vos personnages ?

 

Ce qui peut paraître paradoxal, c’est que l’inspiration de ce texte vient de la science et d’internet et pas du tout de la littérature. C’était le démarrage international d’Internet (1998). J’y percevais, depuis 1992, une transformation dans la nature même de l’écriture. Un soir m’est venu l’idée d’un élixir littéraire comme Suskind imagina un condensé de parfum. Ensuite, ce sont des événements quotidiens, des détails qui soudain prennent une grande importance, des émotions esthétiques à partir de données scientifiques. Et puis mon imaginaire sur le vivant, car je suis biologiste.
Je n’ai pas fait de plan, chaque partie est venue après la précédente, comme si j’avais besoin que les personnages vivent en moi…
Aucun personnage n’a été imaginé de manière délibérée, ils sont apparus, comme une nécessité, de même que leur nom. Je viens de découvrir tout récemment le livre autobiographique de Paul Auster, Chronique d’hiver, dans lequel il décrit sa femme, américaine d’origine norvégienne. J’y ai lu une description très proche de celle d’Eva, celle qui devient la femme du narrateur, sachant que ce dernier est aussi créatif que Paul Auster et partage avec lui bien des traits de caractère, sauf que c’est un scientifique. Comme si un type d’homme avait besoin d’un type de femme pour épanouir sa créativité… En tout cas, le livre de Paul Auster, et surtout le passage de sa vie de la rencontre décisive pour lui, a été point moi une sorte de révélation. L’imaginaire et le réel, dont j’ai toujours pensé qu’ils été interconnectés, se rejoignent…

Je n’ai « construit » aucun personnage, ils sont venus comme une évidence, dans le récit.
Les naissances échelonnés des enfants est une idée qui n’était pas préméditée. Après coup, il m’est apparu que cette famille était très allégorique…
D’ailleurs, quand j’ai supprimé, durant mon travail de « condensation », des pans entiers, je les ai perçus comme artificiels, trop construits, volontaires.

De manière générale, l’inspiration me vient de manière incontrôlable, en fonction de mes centres d’intérêt du moment, de rêves, qui me viennent dans un état plus ou moins éveillé. Une situation importante pour l’inspiration est la déconnexion d’une vie enracinée, telle que je le décris au point 4 ci-après.

3. Comment s’est déroulé votre travail d’écriture ?

 

Je l’ai indiqué ci-dessus. D’une certaine manière cela correspond à ce que les Chinois appellent : « chevaucher le dragon ». Je suis entraîné par des images, des sonorités, une sorte de rythme. Les événements se succèdent à fois conformément au récit que j’ai en tête, mais aussi avec des transformations quasi imprévisibles, comme si c’était la vie. Les personnages prennent vie et je ne les contrôle plus.

Je vis un paradoxe vis-à-vis du style. J’ai tendance à considérer que le fond a plus d’importance que la forme et pourtant dans le travail qui suit le premier jet, l’essentiel des corrections et retouches concerne le style, comme si le fond dictait le style, jusqu’à ce que j’en sois satisfait.

4. Pourquoi écrire ? Quelle sensation éprouve-t-on à voir son premier roman publié ?

 

Pour moi, écrire est d’abord un dialogue avec moi-même. J’ai commencé, lorsque j’étais très jeune à mettre par écrit mes rêves, dès le réveil, puis progressivement des récits à partir d’événements surprenants où je m’imaginais ce qui avait pu se passer. L’écriture me vient spontanément dans les moments tels que décrit dans le film Lost in translation.
Je vis l’écriture comme un voyage intérieur, la découverte de paysages, d’histoires, de personnages. Écrire est à la fois un plaisir et un effort. Je vis l’écriture comme une « condensation » de fait de quelque chose à la fois intérieur et réel. Un bien étrange expérience qui me saisit de façon souvent plus prégnante qu’une expérience réelle. Mais c’est aussi une sorte d’exorcisme. Une fois le texte écrit, je ne peux plus le réécrire. Si je le perds, il est perdu à jamais (cela m’est arrivé plusieurs fois…). Je pense que c’est pour cela que j’écris la base du texte si vite, même si le travail qui suit est beaucoup plus long.
Ce que j’écris spontanément relève de l’anticipation, de la catharsis, voire du texte initiatique, sur une base que je qualifierais volontiers d’onirique, et ce, toujours, avec un arrière-fond scientifique.

Et finalement, il y a un moment où, dans le processus de re-travail, un texte prend une dimension qui me dépasse au point d’avoir envie de le partager. C’est ainsi que j’ai publié en 2012 deux petits livres de mythes revisités, dont chaque texte, généralement de moins de 5 pages, est une sorte d’expérience intérieure. Et bien sûr, La Saga des cent-mots relève de cet esprit. Je crois avoir décrit quelque chose d’universel…
Voir le roman publié est finalement une satisfaction, mais je découvre que c’est le plaisir éprouvé par le lecteur qui est pour moi la plus grande récompense, surtout de percevoir que le sens profond, difficile à dire en quelques mots, a été saisi.

5. Quels sont vos projets d’écriture ?

 

J’alterne entre l’écriture philosophique et l’écriture littéraire. J’ai plusieurs projets en cours, dont certains sont proches de la fin, avant le travail nécessaire jusqu’à ce que j’en sois satisfait. C’est finalement le temps qui me manque pour écrire davantage…
J’ai un roman quasi terminé qu’il faut que je « peaufine » car il ne me plaît pas encore complètement. Et d’autres idées romanesques… On verra…

6. Un conseil judicieux que vous avez reçu et que vous pourriez partager ?

 

J’ai reçu un conseil, il y a bien longtemps, j’avais quinze ou seize ans… Continuer, écrire sans cesse et reprendre mes textes. C’est ce que j’ai fait. Mais j’ai une caractéristique personnelle qui fait que j’écris deux type de textes différents : ceux qui répondent à une demande et ceux qui viennent de moi. Ils sont très différents. Mais il est vrai qu’à force d’écrire, écrire n’est plus vraiment un très gros effort, il suffit que je trouve les conditions : le silence, du temps libre, et aucune pression autre.
Écrire sans cesse, tel est le conseil que j’ai eu, que je n’ai pas vraiment suivi à la lettre car j’ai une vie très remplie… C’est probablement la raison pour laquelle j’ai publié si tardivement, car l’apprentissage, en ce qui me concerne, a été finalement très long …

Un autre conseil qu’il m’a aussi fallu beaucoup de temps à suivre, est de n’avoir aucune complaisance vis-à-vis de soi-même. Etre plus critique vis-à-vis de soi-même que vis-à-vis des autres.

 

L'Auteur

Dorothée Corbier

Déléguée générale adjointe de la Fondation Bouygues Telecom, j'anime avec Céline le programme Nouveaux Talents.

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