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Ecrire sous contrainte II : la création théâtrale

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crédit Stéphane Thévenin

En juin dernier, la metteur en scène Cécile Arthus m’a proposé d’écrire une pièce de théâtre documentaire sur la jeunesse européenne. L’objectif : recueillir des témoignages lors de mon reportage estival en autostop (Les petites poucettes) et rédiger ensuite un texte destiné à être joué par des jeunes thionvillois dans un spectacle mêlant théâtre, danse et musique.

Je n’avais jamais écrit pour le théâtre, mais Contre-courant – le titre du projet – est tellement transgenre et inspirant que je n’ai pas hésité longtemps.

Sac au dos et enregistreur à la main, je suis partie recueillir les histoires de Veikka, Arne, Marta, Rahel, Antonio et les autres. De retour, j’ai tenté d’organiser cette matière pour en tirer un premier texte, un peu bancal, mais déjà prêt à être présenté aux jeunes comédiens. Je tenais à ce qu’ils soient impliqués dans le processus d’écriture… sans envisager une seconde qu’ils le bouleverseraient.

Le choc s’est produit dès la rencontre, quand j’ai découvert leur âge : 10 ans pour la plus benjamine et 17 pour l’ainé. Inconsciemment, j’imaginais plutôt des jeunes de 15-25 ans (à croire qu’avec le temps, notre seuil de ce qu’est « un jeune » augmente).

Mon texte dans leur bouche semblait totalement hors-sujet. Comment incarner un conducteur poids-lourd Albanais quand on vient d’entrer au collège ?

Panique, ratures. Je décide de les faire se raconter, pour adapter le texte à leur histoire. Où ils en sont, à quoi ils rêvent, qu’est-ce que « devenir adulte » pour eux ?

Elsa, douze ans, répond : « un adulte, c’est un enfant qui a abandonné ».

Ouf, on se comprend.

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crédit Stéphane Thévenin

Je leur propose de monter sur le plateau et d’incarner la personne qu’ils imaginent être dans quinze ans.

Jules, trublion habituel du groupe, monte, un classeur sur les genoux. Il s’assoit par terre puis annonce, froidement : « je suis comptable. Je voulais être comédien, mais… il faut avoir les pieds sur terre. ». Il referme le classeur, se lève, et descend de scène.

Je lui demande si cette vision est celle qu’il imagine, celle qu’il craint ou celle qu’il espère. Lui : « C’est ce qu’il va se passer, parce que ça n’existe pas d’être comédien, c’est pas un métier ».

Mélanie, 16 ans, partage une histoire un peu similaire, à propos d’un roman qu’elle a écrit gamine, puis tendu à sa mère pour lui demander son avis, lequel ne s’est pas fait attendre : « c’est illisible, il y a trop de fautes d’orthographes ».

affiche ne parle pas aux inconnusLa crise, elle n’est pas qu’en Europe, elle est chez eux, en eux, derrière toutes les mises en garde et les prudences de rigueur. Je reprends le manuscrit de bout en bout, et décide de traiter le sujet par le seul point commun qu’il y a entre ces jeunes de Zagreb, Tallinn ou Thionville : l’intime.

Il faut alors jongler entre l’obligation du sujet européen (aborder les contextes politiques), la cohérence de la narration et la nécessité que les jeunes se reconnaissent dans les portraits.
Après des mois perdue dans mon triangle des bermudes créatif, je termine mon texte, intitulé « Ne parle pas aux inconnus ». Et lors des premières répétitions : miracle. Les mots prennent (leurs) corps.
La metteur en scène a ensuite travaillé avec des chorégraphes, des musiciens et des techniciens pour concevoir le bouleversant spectacle que j’ai vu dimanche. Sur scène, j’ai vu trente personnalités. Trente jeunes jouer à se mettre à la place d’autres, et du même coup, nous remettre à la nôtre.

La contrainte permet souvent de réinventer. À croire qu’il en va des crises économiques comme des textes de théâtre.

 

Pour aller plus loin, le site de la compagnie : http://obliquecompagnie.com/web/creations/contre-courants2/

Sur le même thème, voir aussi : Ecrire sous contrainte 1 : l’improvisation littéraire

L'Auteur

Sandra Reinflet

Sandra Reinflet est née en 1981. Auteure de deux premiers livres, Same same but different et Je t’aime [maintenant] (Michalon Éditeur), elle vient de publier “Qui a tué Jacques-Prévert?”(La Martinière), ouvrage tiré du reportage éponyme. Sandra est également auteur-compositeur de chansons. Par le texte, la musique et la photographie, cette voyageuse touche-à-tout passe son temps à modeler et inventer des histoires vraies.

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