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Fani Marceau : Les sens du langage

Auteur de livres pour enfants, Fani Marceau qui a longtemps exercé le métier de directrice de collection ou d’éditrice conceptrice donne vie aux images et aux mots.

Fani Marceau portrait« J’aime jouer ! » Quand Fani Marceau, tout sourire, lance son évidence, on comprend que l’auteur d’imagiers pour tout-petits n’a pas complètement quitté l’enfance. Mais qu’on ne se méprenne pas. Cette passionnée autant que passionnante, s’appuie sur de solides connaissances acquises au cours d’un parcours jalonné de rencontres, d’expériences variées au sein de l’édition. D’abord journaliste pigiste pour L’Etudiant, celle qui dévore les bandes dessinées depuis toujours, entre chez Hachette pour créer une nouvelle gamme Walt Disney. « Nous devions concevoir des albums, parler des personnages, inventer des concepts, des chansons… » Un exercice aux multiples facettes avec des illustrateurs, des studios, les professionnels de la fabrication du livre. Elle apprend à « lire » une image, à marier un texte et une illustration. « Ça ne doit jamais bégayer. Il faut que ça sonne ! » On lui confie ensuite la célèbre collection des Bonhommes et Dames  (Monsieur Grincheux, Madame Catastrophe…), les grands albums de Babar. Fani Marceau poursuit son chemin pour mettre ses compétences au service de Seuil Jeunesse, participant à la création du magnifique Zoo Logique qui rencontre un gros succès commercial.

Les mots porteurs d’imaginaire

« En tant qu’éditrice conceptrice, je cherche des idées, je valide ou j’invalide des projets. Je suis intéressée par la totalité de la chaîne graphique. » Elle est aussi sollicitée par les éditions Naïve pour participer au Prix du conseil général du Val-de-Marne qui enverra son livre lauréat à vingt-cinq mille enfants nés dans l’année au sein du département. Vues d’Ici gagne. C’est un album accordéon invitant à la découverte, à une lecture collective en classe avec la possibilité d’y tourner autour. « C’est un voyage autour de la planète. C’est surtout un tour du monde imaginaire, ici, sur le territoire français et ce territoire est la littérature où l’on naît ». Le point de départ, c’est la langue. « L’écriture, je pense, doit d’abord convoquer les sens. A la récréation, les enfants interprètent les mots, jouent les mots pour raconter leur univers. »

Ed. Hélium, Dans le Livre, illustré par Joëlle Jolivet,  Ed. Naïve, Vues d'Ici, illustré par Joëlle Jolivet

Ed. Hélium, Dans le Livre, illustré par Joëlle Jolivet,
Ed. Naïve, Vues d’Ici, illustré par Joëlle Jolivet

Aucun ouvrage sur lequel collabore Fani Marceau n’est bâti au hasard. Chacun d’entre eux revêt une forme particulière liée à son sujet, un format, une qualité de papier, des caractères petits ou gros, un nombre de pages spécifique et mille autres choses. Evidemment, la complicité avec les illustrateurs est essentielle. « Ils accordent leurs ressentis aux miens. » Quand elle travaille en tant qu’auteur à la conception de l’album Dans Le Livre, aux éditions Hélium,  l’idée est de montrer tout ce que l’on peut mettre dans un ouvrage selon sa fantaisie, son goût du jeu ou de la poésie. « C’est une démultiplication d’expériences de la vie. L’enfant peut être un lion dans une cage, une planète dans l’espace, le crayon dans un tiroir. Il va intégrer le langage par le jeu de l’imaginaire. »

Émotions et sensations

Fani Marceau brasse les mots comme certains brassent des cartes. Elle assemble des objets, des personnes ou des animaux. Elle mélange les sensations, les émotions qui sont dans le vocabulaire lui-même et prennent forme dans les dessins. « Par les images s’impriment en nous la beauté, la surprise, la gourmandise, la solitude, le rire, la lumière, la peur… » Pour parvenir au résultat final, l’auteur mâche et remâche ses phrases car elles doivent être mélodieuses. « Il faut de la musicalité. Je travaille beaucoup sur la sonorité. Tout ce qui est dit au petit est essentiel car on ne peut pas lui boucher les oreilles. » Quand elle cosigne Dedans, avec Emmanuelle Houdard (éditions Thierry Magnier), qui met en scène la douceur, le mouvement, le bruit, le mouillé, notamment, elle participe à une animation dans une librairie et fait, ce jour, une rencontre bouleversante. Une dame âgée vient acheter l’album non pour ses petits-enfants mais pour sa meilleure amie, atteinte de la maladie d’Alzeimer. « Ce sont les seuls livres qui lui procurent encore des émotions », lui confie alors cette lectrice.

Ed. Gründ : la collection Imagidoux illustrée par Claire Le Grand, Mon Grand Livre des Couleurs, illustré par Marion Billet

Ed. Gründ : la collection Imagidoux illustrée par Claire Le Grand, Mon Grand Livre des Couleurs, illustré par Marion Billet

Aujourd’hui, Fani Marceau travaille pour la collection Imagidoux, chez Gründ. Elle apporte le concept et en est l’auteur. Cette série met en scène des héros récurrents, deux garçons et deux filles dont certains aux origines étrangères. Il y a un thème par livre : Attendre Bébé, Le Pot, le Zoo, A la Crèche, Le Docteur, pour dédramatiser la visite chez le médecin, etc. « Notre éditrice nous commande les sujets puis j’écris un scénario d’histoire et parfois des indications de scène comme au cinéma. Je raconte pourquoi cette histoire me tient à cœur. L’illustratrice s’en empare et dessine. »

Le livre de toutes les promesses

Pour l’auteur, les imagiers sont constitués des premières images vues par les tout-petits et des premiers mots dits pour lui. C’est donc le livre de l’origine du langage et de toutes les autres fois. C’est un livre plein de promesses. « Le plus important est d’avoir envie de le lire, de faire découvrir des mots et de partager ce langage naissant, de commenter l’image et de broder autour, de moduler sa voix, d’être dans un échange. L’apprentissage se fera par le désir de l’enfant. » Il ouvrira alors son vocabulaire.

Quand on demande à Fani Marceau les qualités dont il faut faire preuve pour s’adresser aux enfants, elle s’interroge silencieusement puis raconte avoir passé des heures bien calée sur les genoux de son grand-père, un cheminot taiseux mais fervent lecteur de La Vie du Rail et du Chasseur Français. « C’est là où j’ai appris à lire. Et c’est de là aussi que vient mon amour des animaux. Je vois encore la maquette des journaux, les photos, les illustrations. » Selon elle, cette posture, dos contre l’adulte en soutien, favorise la réassurance et le partage de la lecture. Pour découvrir combien chaque mot regorge de sens dès qu’on le partage !

L'Auteur

Agnès Niedercorn

Journaliste pigiste, Agnès Niedercorn habite et travaille à Paris. Elle collabore à diverses publications de la presse professionnelle ou d'entreprise. En 2010, elle a reçu le Prix Nouveau Talent pour son premier roman "Idylles, mensonges et compagnie", paru aux éditions Calmann-Lévy. Elle est également l'auteur du blog www.histoiresdeportables.com.

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