Chroniques

La vie sociale de l’écrivain

Vous avez perdu la moitié de vos amis ? Les gens vous regardent d’un drôle d’air lorsque vous leur dites que vous restez chez vous plutôt que de sortir au resto parce que vous sentez que ce soir c’est la bonne ? Votre meilleur ami est un serial killer dont vous racontez la vie avec passion pendant des heures devant votre écran d’ordinateur ? Si vous avez répondu oui à l’une de ces questions, ou à toutes, ne paniquez pas, vous êtes simplement un écrivain au travail.

Las qu’on vous demande où vous en êtes de votre roman et/ou si vous avez trouvé un éditeur, gardez votre calme. Habituez-vous à cette question qui colle à n’importe quelle personne qui écrit. Vous finirez au mieux par répondre « ça va » avec un sourire circonstanciel, en évitant ainsi d’infliger une longue tirade enflammée à votre interlocuteur qui regardera inéluctablement ailleurs en cherchant rapidement une autre conversation (ceux de votre entourage qui ne réagissent pas de la sorte, gardez-les précieusement). Votre vie sociale se trouvera une fois de plus mise à l’épreuve lorsque ceux qui s’intéressent à votre roman finiront par trouver des coïncidences entre vos personnages et eux-mêmes, voire entre votre personnage principal et vous. Si c’est le cas, feignez l’ignorance et l’étonnement. Certains d’ailleurs n’hésiteront plus à vous regarder comme un oiseau de mauvais augure. Quelqu’un qui inspire la méfiance, comme si vous faisiez de la sorcellerie ou tout autre acte étrange. D’autres, au contraire, verront en vous une sorte de célébrité internationale encore totalement ignorée, futur porteur d’un roman qui va révolutionner la littérature.  Ils insisteront pour vous donner le contact de l’ami du cousin de leur beau-frère qui connaît un ancien stagiaire à la compta d’un journal (non, non, ne perdez pas votre temps à expliquer que vous ne voulez pas travailler dans un journal). Mais les pires sont certainement ceux qui vous diront que s’ils avaient le temps, eux, ils en écriraient des romans parce qu’ils en ont des choses à raconter. Ils en noirciraient des pages avec des sujets brûlants qui passionneraient les foules (quand ça vient de votre coiffeur, pardon, mais vous avez des doutes).

Alors, amis écrivains, prenez votre mal en patience. Ne devenez pas asocial ! Cultivez votre sens de la répartie et entrez en scène…

Coline Lemeunier a été lauréate du Prix Nouveau Talent en 2008 pour son premier roman 1tox (éd. Calmann-Lévy). Elle est aujourd’hui rédactrice indépendante et vous pouvez la retrouver sur son blog : (mes) aventures d’auteur

L'Auteur

Coline Lemeunier-Daurat

Coline Lemeunier a été lauréate du Prix Nouveau Talent en 2008 pour son premier roman 1tox (éd. Calmann-Lévy). Elle est aujourd’hui rédactrice indépendante.

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 

1 Commentaire

  1. « Vous avez perdu la moitié de vos amis ? »

    Non, ce sont eux qui ont perdu la moitié de moi. C’est différent.
    Parce que lorsque j’écris (plutôt lorsque j’en ai la prétention car je n’ai pas de lauriers sur la tête m’autorisant à recourir à ce qualificatif en parlant de « je » avec un stylo au bout des doigts), lorsque je suis en période d’écriture donc, ce long accouchement de plusieurs mois, je me donne aux autres en ôtant le principal, l’esprit. Normal, il est absorbé ailleurs, quelque part sur du papier et ça fait des traces, et ça fait des lettres, et ça forme des mots. J’ai l’esprit absorbé parce que mon esprit n’est que de l’encre, une évaporation désordonnée de 26 signes blancs sur touches noires. J’ai l’esprit sur du papier et ça a séché et c’est le bazar parce que ce n’est pas terminé, qu’il faut presque tout recommencer parce qu’il faut tout réécrire mais ce n’est pas grave en soi parce que j’adore ça et puis c’est peut-être ça, être écrivain, non ?
    Ca demeure sec dans ma tête et sur le papier jusqu’au point final – ce point qui ne l’est jamais tout à fait parce qu’il y a toujours une cochonnerie de virgule que je veux déplacer dans une phrase, un terme que je veux changer, c’est un point inatteignable. Je cours après. Mon point final, c’est le point de l’horizon. Intouchable.
    Un oeil crevé. Une oreille coupée. Une main inerte. J’ai un lobe du cerveau (droit ou gauche, je l’ignore, ils se débrouillent après tout, ils sont majeurs) qui assure les choses courantes : la poubelle à descendre, la voiture à garer, la camaraderie de bureau, les fêtes à fêter, les anniversaires à anniversairer. Les impôts à payer. L’autre lobe crée, triture, malaxe, efface, capte, avale, recommence, efface, retisse, rajuste, raccommode jusqu’à ce que la petite phrase du troisième paragraphe de la page 56 soit lisible, correcte. Admissible. Alors oui commissaire, c’est vrai, je l’avoue, je suis infidèle à mes amis lorsque j’écris. Mais mes amis s’en moquent puisque ce sont mes amis. Ils me comprennent parce que d’eux aussi quelquefois je n’ai que des moitiés, des coupes de corps dans la longueur dont une moitié me parle et l’autre pense à sa musique, à son chant, à celui ou celle qu’il aime. C’est bien pour ça que nous sommes des amis, nos moitiés se retrouvent, se recollent les unes aux autres pour former des corps entiers. C’est sans doute pour cette raison que l’on se comprend, que l’on se tolère, que l’on s’aime.

    « Les gens vous regardent d’un drôle d’air lorsque vous leur dites que vous restez chez vous plutôt que de sortir au resto parce que vous sentez que ce soir c’est la bonne ? »
    C’est moi qui les regarde bizarrement, tous ces gens qui vont au resto et qui ne se parlent pas, tous ces couples qui choisissent de se cacher derrière deux verres ordinaires plutôt que de se mettre à table chez eux, pour écrire des choses qui le sont moins, ordinaires. Pour déverser tout ce qu’ils n’osent pas dire. C’est vrai, ils en auraient des choses à raconter s’ils savaient faire des phrases (y compris tous les coiffeurs du monde parce qu’il n’est pas d’âme qui n’ait d’émotions, il n’y a que des doigts qui n’ont pas de crayons). C’est ce qu’ils me disent, tous. « Nous, on n’est pas comme toi. Onapatonvocabulère. Mais c’est vrai, si on pouvait, on en écrirait des trucs ».
    Magicien, d’un coup je suis devenu magicien des mots (et non un sorcier) et je les sors de mon chapeau avec un naturel confondant. Comme si écrire, c’était chanter en play-back. Souvent, je réponds : « C’est vous qui avez peur des mots, parce que les mots sont des vérités extérieures ». Et les vérités, souvent, il vaut mieux qu’elles demeurent intérieures. Elles sont moins blessantes. Elles ne remettent rien en cause. « Il était pas mal ce resto, non ? On recommencera». D’ordinaire, la femme ne répond pas. C’est une vérité extérieure. Ce sont des mots. Elle se déshabillera avant de se coucher, ça suffit bien, cette vérité. « On éteint ? ».

    Bien sûr que j’ai déjà fait une tronche de 20 kilomètres en me souvenant une heure avant que je sortais le soir-même, une tablée de dix, l’enfer ! Mais avec un peu d’habileté et trois secondes d’inattention, j’ai su retourner dans mon monde intérieur, cet univers portatif pour gratter deux lignes en cachette. Et souvent, j’en suis content. Soirée doublement belle.

    « Las qu’on vous demande où vous en êtes de votre roman… »

    Pourquoi être las puisque cette sollicitude est touchante, réconfortante même ? Après tout, je me cogne bien la rougeole du deuxième, la varicelle de la dernière et la crise d’adolescence de l’aîné, et j’ai la politesse (l’hypocrisie?) d’écouter, voire quelquefois de compatir. Certes, je reconnais que ma réponse apportée à l’état actuel de mon « roman » n’appelle aucune observation complémentaire de la part de mes interlocuteurs, comme si j’étais un Enarque évoquant avec assurance la situation de l’élevage ovin en bas Limousin.

    « … et/ou si vous avez trouvé un éditeur »

    Un quoi ? :) Arriver au terme de on livre sera déjà un exploit dont je sortirai épuisé. Alors de là à retrouver des forces pour courir les maisons d’édition et vanter la marchandise…

    « …lorsque ceux qui s’intéressent à votre roman finiront par trouver des coïncidences entre vos personnages et eux-mêmes, voire entre votre personnage principal et vous »

    Et alors ? N’est-ce pas la liberté du lecteur de penser ce que bon lui semble même si de votre vie vous n’avez jamais caressé l’espoir d’être un copier-coller de Jack the Ripper, ou un vague sosie de Scarlett O’Hara ? C’est déjà tellement bon d’avoir un lecteur, et qui s’est donné la peine de chercher à établir des ponts ici et là même si ce ne sont que des ponts de supputations bien fragiles. Certes, ce lecteur a fait de la psychanalyse à deux balles (et s’il avait raison, après tout, hein?) mais jamais ne lui ôter son plaisir. C’est SON livre désormais puisque c’est lui qui l’a lu et inséré en lui. Il faut s’y faire, vous êtes à jamais dépossédé de votre propriété intellectuelle. Exproprié.

    Alors quoi ? Eh bien après tout ça, on se repose et on se promet de ne plus toucher à une feuille avant longtemps. C’est vrai, c’est exténuant.

    Tiens, un coup de fil. C’est Rachel. Elle vient tout juste de terminer mon précédent bouquin (jamais sorti mais on s’en fiche, il est diffusé aux amis). « C’est quand que t’écris le prochain ? Quoi, pas avant Noël ? Tu te fous ma gueule? Ah mais nonononononon, pas d’accord. Tu t’y remets tout de suite. Moi, j’adore, et j’en veux un autre rapido ».
    Vous faites comment pour lui dire non, à votre copine Rachel, hein ?