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Sophie Carquain : « Il faut se dédoubler: être tour à tour écrivain et son propre lecteur. »

(c) David Balicki

(c) David Balicki

Sophie Carquain est journaliste, spécialisée en psychologie et société. Elle est également auteur jeunesse : elle a déjà publié 100 histoires du soir (Marabout, 150.000 ex), Petites histoires pour devenir grand Tomes 1 et 2 chez Albin Michel (Prix Griffe noire 2005), Petites leçons de vie (Albin Michel), 24 histoires avant Noël chez Albin Michel Jeunesse. Elle publie ces jours-ci aux éditions Charleston Trois filles et leurs mères, sa première biographie romancée de Colette, Marguerite Duras et Simone de Beauvoir qui mêle la fiction à l’analyse. Il y a quelques semaines nous l’avons rencontrée au Salon du Livre de Paris.

Racontez-nous comment est né Trois filles et leurs mères ?

Ce livre, qui est une biographie romancée, est une grande première pour moi qui écris plutôt des livres pour enfants. Mais tout le monde sait que la fiction pour enfants, c’est une écriture difficile et exigeante. C’est une excellente école car il faut être efficace et concis. Alors je me suis dit que je pouvais relever le challenge ! J’ai rencontré Karine (NDLR Karine Bailly de Robien, directrice éditoriale des Editions Charleston) qui s’intéressait aux grands destins de femmes. Tout de suite, j’ai pensé à Marguerite Duras, un auteur que je chéris puisque le livre qui m’a donné envie d’écrire c’est Un barrage contre le pacifique. Comme il y avait déjà beaucoup de biographies de Duras, on a réfléchi ensemble à un angle différent et le destin de ces 3 femmes écrivains que sont Duras, Colette et Beauvoir abordé sous l’angle du rapport avec leur mère, nous est apparu comme intéressant et original. Le livre est un triptyque : 3 histoires de femmes du XXeme, 3 écrivains, 3 monstres sacrés qui ont eu toutes les 3 des mère très présentes, excessives, tout en étant très différentes. Celle de Colette était plutôt fusionnelle et bienveillante, celle de Beauvoir, autoritaire voire cassante, celle de Duras ambivalente et injuste. J’ai commencé par écrire sur Duras mais ce n’est que quand j’ai abordé l’écriture sur Colette que je me suis véritablement rendue compte des parallèles et correspondances entre elles.

Comment passe-t-on de la biographie à la biographie romancée ?

Trois_filles_et_leurs_meres_c1_largeJ’ai commencé par un travail de recherche et d’imprégnation : j’ai relu leurs œuvres et les biographies principales. Et pour ne pas me sentir intimidée et me laisser submergée, je me suis rapidement mise à écrire. D’ailleurs c’est un vrai conseil pour des écrivains angoissés : pour éviter de se poser trop de questions, il faut se mettre vite à écrire. J’ai eu envie ensuite de les installer dans un décor, et c’est là que le roman a pris le pas sur la biographie. Par exemple, pour Duras, j’ai commencé par l’accouchement de sa mère. Rien n’a été écrit à ce sujet donc je me suis inspirée de ce que j’avais lu sur les naissances au Vietnam à cette époque. Ça se passe à la maison, on fait brûler de l’encens, il fait très chaud… Mon pari de romancière c’était d’écrire sur le corps. Ça aussi c’est un conseil que je donnerais : parler au corps du lecteur, le faire vibrer avec des émotions, des sensations. Et ne pas rester dans l’abstrait. C’est également ce que la littérature jeunesse nous enseigne…

Colette, Duras et Beauvoir ont toutes les 3 écrit sur leur mère, et leur mère a été déterminante dans leur parcours d’écrivain. Ça a été pour moi une véritable découverte de me rendre compte quelle influence leur mère avait eue sur leur type d’écriture. Il faut toujours se laisser surpendre quand on écrit. Elles ont écrit pour se soustraire à l’œil maternel, pour avoir leur espace de liberté. La mère de Beauvoir était une femme dure, dans la répression des émotions, et sa fille était meilleure dans l’expression des idées, meilleure philosophe que romancière. La motivation de Duras, c’était la revanche sociale. Quant à Colette, elle était dans l’écriture de la nature, du détail, des petites choses, sans doute parce que sa mère la réveillait au petit matin pour lui montrer la nature à l aube.

Comment travaillez-vous ?

J’écris chez moi, tous les jours mais pas 5h d’affilée. Et j’ai toujours un petit carnet dans mon sac parce que mes personnages sont en permanence dans ma tête et que je prends des notes quand une idée me vient, même au cinéma. L’écriture est un muscle qu il faut entraîner. Plus on écrit plus on a d’idées.
Je cours aussi tous les jours, et en courant j’ai souvent des idées que je note en rentrant.

Y a-t-il d’autres conseils d’écriture que vous pourriez transmettre aux écrivains en herbe ?

On m’a souvent dit de faire attention aux répétitions alors mon conseil c’est de se relire, souvent, beaucoup, jusqu’aux épreuves.
L’écriture c’est un double mouvement : il y a d’abord une sorte d’extension, on écrit en se laissant aller. Puis on se concentre, et on se relit, on coupe, on cherche des synonymes etc… Il faut se dédoubler : être tour à tour écrivain et son propre lecteur.

L'Auteur

Dorothée Corbier

Déléguée générale adjointe de la Fondation Bouygues Telecom, j'anime avec Céline le programme Nouveaux Talents.

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